Étudiants internationaux: les cégeps québécois devant un nouveau paysage migratoire

En 5 secondes Malgré le resserrement des politiques d'immigration, les cégeps ont continué de recruter davantage d'étudiants internationaux entre 2019 et 2024. Mais les règles changent rapidement.
Les cégeps ont continué de recruter davantage d'étudiants internationaux entre 2019 et 2024.

Accroissement des exigences linguistiques en français, plafonnement des permis d'études et des certificats d'acceptation du Québec, modification des programmes admissibles au permis de travail postdiplôme, suspension du Programme de l'expérience québécoise: comment les cégeps ont-ils réagi face à ces changements des politiques d’immigration? Et ces changements ont-ils déjà eu un effet sur le recrutement d’étudiants internationaux?

Une étude publiée dans la Revue canadienne d'enseignement supérieur, signée par Olivier Bégin-Caouette, Olivier Francis Hazoume et Marianne Paquette, de l'Université de Montréal, ainsi que Nicole Lacasse, de l'Université Laval, s'est penchée sur ces questions.

Les chercheurs ont analysé 38 politiques fédérales et québécoises adoptées entre 2019 et 2025 et comparé les réponses de 37 cégeps à deux enquêtes menées en 2019 et en 2024. Ils ont constaté que, malgré l’entrée en vigueur de politiques plus restrictives, les cégeps ont élaboré de nouvelles stratégies pour s'adapter.

Plus d'étudiants, mais un profil qui change

Paradoxalement, les données recueillies en 2024 ne montrent pas encore les effets du resserrement des politiques. Entre 2019 et 2024, le nombre d'étudiants internationaux dans les 37 cégeps étudiés a bondi de 71,9 % et le nombre moyen de pays d'origine représentés a progressé de près de 90 %.

Le profil des étudiants et des étudiantes s'est toutefois transformé. La proportion venant d'Afrique a augmenté de 61 % et celle venant des Amériques de 109 %, tandis que la part venue d'Europe et d'Asie a diminué. Ce déplacement est attribuable en partie aux nouvelles exigences linguistiques en français, qui touchent davantage les établissements anglophones auparavant prisés par les étudiants asiatiques.

Ce tableau du recrutement pour l’année 2024 doit être nuancé, car les étudiantes et étudiants avaient souvent été recrutés avant l'entrée en vigueur des mesures les plus restrictives. «En 2024, c’était trop tôt pour commencer à voir les effets réels des changements apportés aux politiques», précise Olivier Bégin-Caouette.

L’accueil devient une stratégie de recrutement

L'adaptation dépasse le recrutement. Ainsi, les cégeps ont considérablement renforcé leurs services d'accueil. Entre 2019 et 2024, le nombre d'éléments composant les structures d'accueil et d'accompagnement a augmenté de 89,2 % et l'ensemble des mesures de soutien à la réussite a progressé de 70,6 %. Aide au logement, communication avant l'arrivée, soutien linguistique, accompagnement pédagogique: les établissements ont bâti une véritable infrastructure d'accueil pour les étudiants internationaux.

Ancien conseiller à l'international dans un cégep, Olivier Bégin-Caouette a été témoin de cette évolution. Il se rappelle qu’il y a une quinzaine d'années l'accueil consistait souvent à aller chercher les étudiants à l'aéroport et à leur faire découvrir leur quartier. Aujourd'hui, «il y a toute une communication en amont qui a été mise en place, note-t-il. Certains cégeps proposent même des formations en ligne avant l'arrivée au Québec afin de familiariser les étudiants avec leur établissement, leur région et le fonctionnement des études collégiales. Et après leur arrivée, ils sont pris par la main pour la recherche d'un logement, l'achat de vêtements d'hiver, l’ouverture d’un compte en banque, etc.»

Il a aussi remarqué que, depuis la COVID-19, certains établissements vont jusqu’à diversifier leurs activités en offrant des formations directement de l'étranger. Par exemple, le Cégep de Sherbrooke propose une attestation d’études collégiales en gestion de commerce au Maroc sur les campus de Casablanca, d’Agadir, de Marrakech et de Rabat et en Algérie sur les campus d’Alger, de Blida, de Béjaïa, de Tizi Ouzou et d’Oran. «Les étudiants et les étudiantes n’ont alors plus besoin de se déplacer et il n’y a plus d’enjeux d’immigration», explique-t-il.

Un réseau appelé à se réinventer

Les données les plus récentes évoquées par Olivier Bégin-Caouette laissent croire que le ralentissement attendu est maintenant en train de se matérialiser. «Les données rapportées récemment indiquent que, entre 2025 et 2026, les demandes d’admission d’étudiants internationaux ont chuté de 65 à 80 %, selon le service régional d’admission concerné», dit-il.

Le système par lequel les cégeps recrutaient des étudiants internationaux il y a quelques années a énormément changé. Et les conséquences pourraient être dommageables dans les régions plus éloignées des grands centres. Le professeur du Département d’administration et fondements de l’éducation de l’UdeM souligne notamment que certains programmes pourraient avoir de la difficulté à maintenir leurs cohortes si le recrutement international diminue fortement. «Les programmes de technologie forestière, technologie minière et techniques du milieu naturel sont très importants dans des communautés québécoises, mais ils peinent à survivre. La première question qu’il faut se poser, c’est: est-ce que le réseau des cégeps va être capable de maintenir des programmes d’études tels que ceux-ci qui continuaient d’être offerts grâce à la participation des étudiants internationaux?» mentionne-t-il. 

L’enjeu est d’autant plus considérable que les étudiants internationaux ne représentent pas uniquement une source de diversité sur les campus. Dans plusieurs communautés, ils participent aussi au renouvellement démographique et à la disponibilité d’une main-d’œuvre formée localement. «Dans certaines villes, il n’y a pas d’université», rappelle le chercheur. Dans ces milieux, le cégep joue un rôle central pour le développement de sa communauté.

«Mais les cégeps ont su se réinventer», observe Olivier Bégin-Caouette. Reste à voir jusqu'où ira cette réinvention, alors que les politiques migratoires continuent de se resserrer. 

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