Le petit miracle de l'amour: pourquoi croire au pire nous aide à aimer

En 5 secondes Les jeunes adultes jugent sévèrement l'amour à l'ère des applications de rencontre, mais racontent leur propre histoire comme une exception miraculeuse, selon une étude en sociologie de l'UdeM.
Selon une étude en sociologie de l’UdeM, les jeunes adultes dénoncent l’amour à l’ère des applications, mais voient leurs propres histoires comme une exception. Comme quoi, critiquer les clichés amoureux, c’est se placer à contrecourant… comme tout le monde!

Demandez à de jeunes adultes ce qu'ils pensent de l'amour aujourd'hui et ils vous parleront fort probablement d'une société individualiste, de rencontres réduites à un calcul, d'une génération qui ne saurait plus vraiment s'engager.  

Pourtant, elles et ils n'en tombent pas moins amoureux. 

C'est ce paradoxe qu'a exploré Jules Pector-Lallemand dans sa thèse de doctorat en sociologie, réalisée sous la direction de la professeure Barbara Thériault. Il a publié une partie de ses résultats dans la revue Sexuality & Culture.  

Pendant quatre ans, il a suivi 41 jeunes adultes de 18 à 35 ans à Montréal, Paris et New York, dont 13 à plusieurs reprises sur un an et demi. L'échantillon réunissait des personnes hétérosexuelles et LGBTQ+, en couple ou célibataires, monogames ou en quête de relations non monogames. 

Au cours de cette période, le chercheur a même travaillé comme plongeur dans un bar montréalais afin d'observer les marques d'affection partagées par les clients. Il a relevé toute une gamme de gestes affectueux – par exemple une main dans le bas du dos ou une tête posée sur une épaule – pour ensuite les croiser avec les récits recueillis en entrevue. 

Le procès des applications

Ce travail de terrain a conduit à une première observation: les applications de rencontre sont la principale cible des critiques. 

De fait, Jules Pector-Lallemand a souvent entendu le même refrain chez les personnes ayant participé à son projet de recherche – un refrain énoncé dans un vocabulaire emprunté au registre commercial: «Les applications de rencontre, c'est le fast-food, c'est le supermarché, je déteste ça, tout est basé sur l'apparence, avant c'était plus joli.» D'autres allaient jusqu'à s'autodiagnostiquer des blocages psychologiques: «J'ai développé une peur de l'engagement, une phobie du rejet, un style d'attachement anxieux», illustre-t-il. 

Ce pessimisme ambiant rejoint celui de la sociologue Eva Illouz, dont les essais Pourquoi l'amour fait mal (2012) et La fin de l'amour (2019) ont alimenté l'idée d'un déclin du sentiment amoureux – déclin que réfute Jules Pector-Lallemand.  

«Les statistiques indiquent que la proportion de personnes en couple au Canada était à peu près la même en 1921 qu’en 2021, et les taux de divorce déclinent de façon constante depuis la fin des années 1980; on fait fi de ces données parce que ça ne nourrit pas ce discours pessimiste selon lequel on vivrait une époque médiocre qui laisse peu de place à l'amour», remarque le sociologue. 

Rencontrer l’amour sans le chercher 

C'est en creusant au-delà de ces généralités que Jules Pector-Lallemand a mis le doigt sur un paradoxe. 

En effet, en demandant aux personnes qui se disaient pessimistes de raconter leur propre histoire, le ton changeait du tout au tout: le pessimisme cédait la place à un récit enchanté, dont la structure se répétait d'un témoignage à l'autre.  

Jules Pector-Lallemand a ainsi repéré trois temps des récits amoureux qu’il a recueillis, qu'il nomme lui-même «le miracle, l'héroïsme et la transcendance». 

D'abord, le miracle.  

Les gens interrogés insistaient pour dire qu'ils ne cherchaient pas l'amour, voire qu'ils s'en méfiaient, lorsqu’ils ont rencontré l’âme sœur «malgré eux et par hasard», que ce soit sur une application, par l'entremise de proches ou simplement plus vite que prévu.  

«Personne n’a dit explicitement que c'était un coup du destin, c'est un terme un peu désuet qui semble aujourd’hui ridicule, mais en sous-texte, le destin était tout le temps là», note Jules Pector-Lallemand. 

Oser se montrer vulnérable

Il a ensuite observé que les récits allaient au-delà du hasard. Ainsi, l’héroïsme succédait à la passivité: les participants se décrivaient comme ayant dû «surmonter courageusement leurs peurs» pour se rendre jusqu'à l'engagement. L’un affrontait sa peur de la non-monogamie, un autre verbalisait ses insécurités après avoir vécu une rupture brutale et sans explication, une autre encore s'émancipait du modèle familial jugé «toxique». 

«Un moment clé du récit amoureux, c'est justement quand on ose “se montrer vulnérable” pour révéler ses peurs, ses angoisses, ses blessures passées, souligne Jules Pector-Lallemand. Le chemin vers le premier “je t'aime” n'est jamais raconté comme quelque chose de facile, comme un chemin sans embûches.»  

Dans ce deuxième temps du récit, les participants ne subissent plus l'amour: ils le méritent! 

Vient enfin le troisième temps, où les sujets décrivaient leur relation actuelle comme guérissant leurs anciennes blessures, une expérience jugée radicalement exceptionnelle par rapport à tout ce qu'ils avaient connu. Pour l'un, elle apportait la guérison de son «complexe du sauveur», tandis que l’autre trouvait un épanouissement inattendu au sein d'une relation ouverte.

À contrecourant... comme tout le monde!

Pour Jules Pector-Lallemand, ce triptyque ne peut être perçu comme exceptionnel qu'à condition d'admettre d'abord la prémisse pessimiste. «L’amour “véritable” ou “authentique” n’existe que par contraste avec une époque perçue comme médiocre qui valoriserait une version faussée ou dégénérée de l’amour», résume-t-il. 

Cette observation l’a donc mené à une relecture critique des thèses d'Eva Illouz. Selon lui, cette analyse pessimiste relève moins du constat sociologique que du discours amoureux lui-même.  

D’ailleurs, un sondage français cité dans son article va dans le même sens: 80 % des répondants jugeaient leur époque peu «romantique», mais 64 % se disaient eux-mêmes «romantiques» – une proportion qui grimpait à 74 % chez les jeunes. 

«En amour, le courant est d’aller à contrecourant, conclut Jules Pector-Lallemand. Critiquer les clichés amoureux fait tout autant partie du discours amoureux que ces mêmes clichés. C'est ce paradoxe qui permet à chacun de croire que sa propre histoire fait exception et de vivre l’amour comme une source de transcendance.» 

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