Amani Braa: changer le monde par le savoir

En 5 secondes Maintenant titulaire d’un doctorat en sociologie, Amani Braa souhaite continuer à donner une voix aux familles de personnes radicalisées.
Amani Braa

«C’est avec l’éducation que je vais changer le monde.» Paroles d’un célèbre philosophe? Plutôt celles d’une enfant qui, à huit ans déjà, avait une grande soif d’apprendre.

Titulaire d'un doctorat en sociologie (obtenu avec la mention exceptionnelle), Amani Braa revient sur son parcours qui sort de l’ordinaire. «Je suis convaincue que je n’aurais jamais eu ces résultats sans la formation de l’Université de Montréal et le soutien incroyable de ma directrice, Valérie Amiraux», souligne celle qui a soutenu sa thèse devant une salle comble.

Un parcours international

«Tout s’est fait un peu naturellement; j’ai saisi les occasions qui se sont présentées à moi», estime Amani Braa. Née de parents tunisiens, elle grandit en Italie, toujours un livre sous le bras. Elle étudie d’abord à Modène en langues, cultures et sociétés occidentales, option français, anglais et allemand, avant de déménager à Venise pour ses études universitaires sur l’Orient. «J’ai appris l’arabe et le turc, et je me suis ensuite inscrite à une maîtrise internationale», poursuit-elle.

Amani Braa a figuré parmi les 30 candidates et candidats retenus à la maîtrise en médiation interméditerranéenne, représentant l’Italie. Le programme intensif l’amène dans plusieurs villes européennes, où elle fait la connaissance de la professeure titulaire du Département de sociologie de l’UdeM Valérie Amiraux, invitée comme conférencière. 

Cette rencontre changera la suite de son parcours. «Je suis tombée sous son charme», raconte-t-elle. Valérie Amiraux l’invite alors à effectuer son stage de maîtrise à Montréal en 2018, puis à faire un doctorat sous sa direction.

Donner une voix

«Je suis quelqu’un qui vient du terrain, et j’ai travaillé longtemps auprès de familles migrantes et musulmanes, d’abord comme bénévole, puis comme médiatrice et intervenante», résume celle qui est la première de sa famille à obtenir un doctorat. Sa thèse se penche sur l’expérience des familles lors de la radicalisation d’un jeune, des réalités qu’elle a découvertes au fil de ses rencontres et qu’elle a ensuite voulu étudier d’un point de vue scientifique. 

À sa surprise, les proches étaient rarement considérés dans les études sur la radicalisation, même si la prévention repose grandement sur eux. «J’ai constaté qu’on s’intéresse peu à leur vécu, même s’ils vivent beaucoup de choses», dit Amani Braa. Les mères, notamment, portent un lourd poids sur leurs épaules. «Je me suis intéressée à la construction des maternités normatives et à la figure de la mère qui aurait dû voir tout, comprendre tout et qui forcément cautionnerait et protégerait la personne radicalisée», note-t-elle.  

Dans cette première étude sur les familles de personnes radicalisées, pères, mères, frères et sœurs de 131 noyaux familiaux d’Italie, de Tunisie et du Québec ont été interviewés, ce qui représente plus de 460 entretiens individuels. Une trentaine d’entretiens avec des professionnelles et professionnels de la prévention ont aussi été réalisés. «Il y a eu de nombreux moments de prise de conscience durant mes entrevues. L’injonction de faire de la prévention est forte, mais le fardeau est mis sur les familles et surtout sur les mères», constate celle pour qui les actions préventives ne peuvent être mises en place sans prêter attention aux expériences et récits des proches. «Plutôt que leur déléguer la prévention, on doit la faire en coconstruction», ajoute-t-elle. 

Déjà, des maisons d'édition ont manifesté leur intérêt à l'égard de sa thèse, et plusieurs articles scientifiques ont été soumis et acceptés. «Ça montre que ce travail était nécessaire», croit la nouvelle docteure en sociologie.

La force de la communauté

En plus de sa passion pour la recherche, Amani Braa adore enseigner. Depuis 2021, elle est chargée de cours en criminologie à l’UdeM. «La formation universitaire est un moment où les étudiants et étudiantes apprennent à réfléchir et à déconstruire. C’est important de remettre en question les pouvoirs, et je vois l’influence que j’ai auprès d’eux», relate-t-elle. 

Elle est de plus chargée de recherche sur l’Europe au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), sans pour autant négliger le sport et les amitiés. «C’est une question d’équilibre. Je crois que ce qui m'a aidée dans mon parcours, c’est la force de la communauté et le soutien de mon entourage. Je n’aurais pas pu faire le doctorat sans ça», assure-t-elle.

Diplômée depuis quelques mois, elle ne chôme pas pour autant. En plus de poursuivre ses charges de cours et son travail au CÉRIUM, elle coordonne les bourses de mobilité McCall MacBain et celles de l’Observatoire de la Francophonie économique de l’UdeM. Elle prépare de surcroît un projet de postdoctorat pour continuer à explorer ce vaste sujet et, qui sait, se diriger vers une carrière universitaire. «Je veux que les voix de mon terrain soient entendues au-delà de mon doctorat pour nourrir les débats publics et les politiques de prévention», espère-t-elle. Ne reste qu’à saisir la prochaine occasion.

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