L’IA menace-t-elle les démocraties?

En 5 secondes Le temps d’une matinée de conférences, divers experts de l’UdeM et d’ailleurs se réuniront pour mieux comprendre les effets de l’IA sur nos démocraties et proposer des solutions pour les contrer.
Les menaces de l'IA risquent notamment de fragiliser la participation politique.

Des campagnes de désinformation orchestrées de l’étranger aux hypertrucages à caractère sexuel visant les femmes en politique, l’intelligence artificielle (IA) ouvre de nouvelles brèches dans nos démocraties.  

Ces menaces, dont l’ampleur est encore difficile à mesurer, risquent d’éroder les institutions et de fragiliser la participation politique. Le 28 octobre, des spécialistes de différents horizons se réuniront à Montréal à l’occasion de l’évènement «Démocraties à l’épreuve de l’IA», organisé par IVADO – l’institut de recherche et de transfert en intelligence artificielle – et le Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle.  

Cette matinée de conférences servira à échanger autour de ces enjeux, mais surtout à mettre de l’avant des pistes de solution concrètes portées par des chercheuses et des chercheurs en IA issus de disciplines variées. 

Elle sera animée par Catherine Régis, professeure à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, directrice de l’innovation sociale et des politiques internationales à IVADO et chercheuse à Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle. L’évènement mettra également en vedette deux autres professeurs de l’UdeM: Marc-Antoine Dilhac (Département de philosophie) et Jean-François Godbout (Département de science politique). 

La difficulté à séparer le bon grain de l’ivraie 

«L’IA rend très accessibles, à peu de frais et sans avoir besoin d’une grande expertise, les moyens de déstabiliser les démocraties», affirme d’emblée Catherine Régis, titulaire d’une chaire en IA Canada-CIFAR. 

Depuis plusieurs années, la chercheuse étudie les interactions entre l’IA et la démocratie, notamment dans le contexte électoral. Un constat se dégage: l’une des principales menaces relevées tient à la capacité de l’IA générative à produire des contenus extrêmement réalistes.  

Les hypertrucages – ou deepfakes – permettent entre autres de fabriquer des vidéos ou des enregistrements audios dans lesquels une personne semble dire ou faire quelque chose qui ne s’est jamais produit. 

«De tels contenus peuvent servir à discréditer une personnalité politique, à semer la confusion à l’approche d’une élection ou à alimenter des campagnes de désinformation. Ils peuvent aussi être employés dans des stratégies d’ingérence étrangère, lorsque des acteurs situés à l’extérieur d’un pays cherchent à influencer son débat public ou à déstabiliser ses institutions», indique la chercheuse. 

Le problème ne réside pas uniquement dans la possibilité de créer de fausses informations. Il tient également à la difficulté croissante de déterminer ce qui est authentique. Pour faire des choix politiques éclairés, les citoyens doivent pouvoir évaluer les informations qui leur sont présentées et confronter différents arguments, poursuit la professeure.  

Parallèlement, un autre phénomène complique la situation: ce qu’on appelle le «dividende du menteur». Une personne dont les propos attestés sont mis en doute peut prétendre qu’il s’agit d’un trucage produit par l’IA même si aucun trucage n’a été réalisé. La simple existence de cette technologie devient alors un moyen de nier des faits réels qui peuvent être compromettants pour les individus. 

Le doute profite ainsi autant à ceux qui fabriquent de fausses informations qu’à ceux qui cherchent à se soustraire à leurs propres déclarations.  

Un danger pour la diversité des points de vue

Autre cas de figure préoccupant: les hypertrucages à caractère sexuel non consentis, soit des images intimes fictives qui sont créées et diffusées pour humilier, intimider ou discréditer et qui touchent particulièrement les femmes – dans près de 99 % des cas, dit Catherine Régis. 

«Ces attaques ne sont pas de simples atteintes à la réputation individuelle. Elles peuvent devenir des instruments de violence politique, destinés à rendre l’engagement public si coûteux sur le plan personnel que certaines femmes préfèrent y mettre fin», observe la chercheuse. 

Donc, ajoute-t-elle, si des femmes renoncent à se présenter à une élection, à occuper un poste à responsabilités ou à prendre publiquement position par crainte du harcèlement, certaines expériences et certains points de vue risquent d’être moins présents dans les débats et les décisions collectives. 

Agir plus vite que la technologie et globalement 

Face à ces risques, faut-il interdire certains usages de l’IA? Pour Catherine Régis, la réponse passe par une combinaison de mesures juridiques, politiques, éducatives et techniques. 

«Comme quasiment tout en IA, c’est tellement complexe, avec de nombreuses ramifications, que ce sont toujours des stratégies à plusieurs volets auxquelles il faut penser», résume-t-elle. 

Le premier concerne la modernisation des lois et des règles électorales pour mieux encadrer les usages de l’IA susceptibles de compromettre l’intégrité des scrutins. Si certains changements législatifs prennent du temps, des initiatives peuvent néanmoins être mises en place plus rapidement. 

C’est notamment le cas des codes de conduite. Sous la conduite d’IVADO et avec des collègues universitaires et différents partenaires, Catherine Régis a participé à l’élaboration d’un code visant à guider les partis politiques québécois dans l’utilisation responsable de l’IA en campagne électorale. L’objectif est d’établir des engagements communs et des repères concrets, sans attendre que des règles en bonne et due forme soient adoptées. 

Un autre volet essentiel est l’éducation. La population doit acquérir les connaissances nécessaires pour utiliser les outils d’IA avec discernement, évaluer les contenus qui lui sont présentés et comprendre les limites de ces outils. La professeure insiste sur la nécessité de consulter des sources officielles lorsqu’il s’agit d’obtenir des renseignements électoraux précis.  

Enfin, la recherche peut contribuer à mettre au point des moyens techniques destinés à mieux repérer les contenus manipulés et les campagnes de désinformation. Catherine Régis est également codirectrice des programmes de recherche de l’Institut canadien de la sécurité de l’intelligence artificielle, qui soutient des travaux sur les dimensions sociotechniques de l’IA. 

Pas que du négatif 

Si l’IA présente des risques importants, elle n’est pas pour autant incompatible avec la démocratie, estime Catherine Régis. Bien utilisée, elle pourrait même contribuer à rendre la vie politique plus accessible et la participation citoyenne plus soutenue. 

À l’échelle internationale, la chercheuse évoque par exemple des situations où des personnes emprisonnées pour leurs opinions politiques ont pu utiliser des outils d’IA pour diffuser des messages et faire entendre leur voix malgré la censure.  

À une échelle plus locale, certaines jeunes entreprises explorent des façons de rendre l’information politique plus compréhensible et accessible. Des outils pourraient ainsi aider les citoyens à synthétiser les positions des candidats, à mieux comprendre les enjeux d’une campagne ou à comparer les propositions en fonction de leurs préoccupations. 

L’IA pourrait aussi faciliter la consultation de la population entre les élections. En permettant de recueillir et d’analyser plus efficacement les opinions sur différentes questions, elle pourrait aider les municipalités et les gouvernements à prendre le pouls de la population au-delà des seuls rendez-vous électoraux. 

«Le défi consiste donc à tirer parti de ces usages sans perdre de vue les principes qui fondent la démocratie, comme la transparence, la confiance, la pluralité des voix et la capacité de chacune et chacun à participer aux décisions collectives», conclut-elle. 

 


Aide-mémoire 

  • Quoi? La journée de conférences Démocraties à l’épreuve de l’IA
  • Quand? Mercredi 28 octobre, de 9 h à 12 h
  • Où? Auditorium de la Grande Bibliothèque (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), Montréal
  • L’activité, qui se déroulera en français, est gratuite, mais l’inscription en ligne est obligatoire. 

Partager