Le sommet UE-Canada: trois questions à Laurence Deschamps-Laporte

En 5 secondes Alors que le Canada s’apprête à accueillir des dirigeants européens, la politologue de l’UdeM et directrice scientifique du CÉRIUM examine les sujets qui, selon elle, devraient être abordés.
Laurence Deschamps-Laporte, professeure au Département de science politique de l'Université de Montréal

Les 29 et 30 octobre, le premier ministre canadien, Mark Carney, accueillera à Montréal la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le président du Conseil européen, António Costa, et d’autres hauts dirigeants de l’Union européenne (UE).

Le sommet UE-Canada fait suite à une récente proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le tout premier membre associé de l’UE. Selon une ébauche de déclaration commune ayant fait l’objet d’une fuite, les discussions porteront notamment sur le resserrement des liens stratégiques, technologiques et économiques entre les deux partenaires.

Tout cela dans un contexte marqué par les droits de douane considérables imposés par le président américain, Donald Trump, aux importations provenant du monde entier.

Laurence Deschamps-Laporte, politologue à l’Université de Montréal, est directrice scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Nous lui avons demandé ce que nous pouvions attendre de ces échanges.

Questions Réponses

Vous connaissez très bien l’univers des négociations bilatérales et multilatérales, ayant été chef de cabinet de trois ministres canadiens des Affaires étrangères et consultante chez McKinsey & Company. Que se passe-t-il lors de ce type de sommet et quels signaux ces rencontres envoient-elles aux autres acteurs?

Dans les sommets habituels, les principes sur lesquels les pays doivent s’entendre sont rédigés à l’avance et leurs principaux ministres n’entrent en scène que pour l’acte final. Mais cette rencontre est d’une tout autre nature: non seulement le premier ministre du Canada y participera directement, mais la présidente de la Commission européenne elle-même sera présente, aux côtés des diplomates et des ministres attendus.

On a dit que le Canada n’est nullement engagé sur la voie d’une adhésion ou d’une intégration complète à l’Union européenne à titre d’État membre. C’est vrai. Mais le symbolisme compte aussi énormément dans les affaires étrangères et les relations internationales. Et je trouve très encourageant que le Canada soit accueilli aussi chaleureusement et reçoive autant d’attention positive de la part de l’Union. Nous ne faisons pas partie du «club», comme la France et l’Allemagne, mais au moins, alors que nos relations avec les États-Unis sont si tendues, nous nous sentons moins seuls.

Ce sommet revêt donc une grande importance à ce moment particulier de l’histoire du Canada.

Ces rencontres arrivent en effet à une période inhabituelle dans les relations commerciales entre le Canada et les États-Unis. Plusieurs questions seront abordées, de la défense à l’intelligence artificielle en passant par les minéraux critiques. Lesquelles sont les plus importantes, selon vous, en ce moment?

Tous les sujets sont sur la table, mais je surveillerai particulièrement deux choses. D’abord, les propositions concrètes susceptibles de nous toucher en tant qu’université, par exemple un meilleur accès au programme de financement Erasmus+ de l’Union européenne, à ses marchés du travail et de l’éducation. Ensuite, pour ce qui est du Canada en tant que pays, ce que nous obtiendrons en matière de défense et d’intégration aux chaînes d’approvisionnement européennes.

Pour l’instant, il nous est vraiment difficile de nous y faire une place, car nous vendons surtout des pièces et des composants fabriqués par des petites et moyennes entreprises qui ne peuvent rivaliser avec les fournisseurs de la France et de l’Allemagne. Ceux-ci dominent largement les chaînes d’approvisionnement de l’Union européenne et y sont pleinement intégrés. Maintenant que le Canada augmente ses dépenses en défense, y a-t-il un plan pour entrer, nous aussi, dans ces chaînes et réduire notre dépendance aux contrats avec les États-Unis?

Une dernière chose: l’Ukraine. Y aura-t-il un engagement commun ou des mesures précises pour aider l’Ukraine à se défendre, surtout à l’approche de l’hiver? Le changement de saison est synonyme de nouvelles complications pour les forces armées ukrainiennes, et la Russie se montre de plus en plus agressive ces derniers temps. Cela risque donc d’être compliqué.

À l’approche du sommet, deux documents retiennent l’attention: une ébauche de la déclaration finale qui a fait l’objet d’une fuite et un document de spécialistes canadiens des politiques publiques appelant le Canada et l’Union européenne, en tant que puissances moyennes, à conclure un «pacte». Pris ensemble, ces documents annoncent-ils un changement de cap majeur?

On verra.

L’appel à un pacte ne me surprend pas complètement. Au fil des ans, il a été question, notamment avec la France, mais aussi avec l’Allemagne, de bâtir une alliance internationale de puissances aux vues similaires. Mark Carney lui-même, dans son discours au Forum économique mondial à Davos en janvier dernier, a plaidé en faveur du pragmatisme dans ce domaine et de la création d’alliances adaptées à des objectifs précis. Cette intention compte dans un monde où, malheureusement, la coopération n’a plus vraiment la cote.

Cela ne veut pas dire que de nouveaux regroupements naîtront de ce sommet. Je pense plutôt que nous assisterons à une réaffirmation de la volonté de préserver les organismes multilatéraux existants malgré leurs imperfections, qui ont été si difficiles à conquérir et à établir depuis la Deuxième Guerre mondiale: l’Organisation des Nations unies, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Si le Canada et l’Union européenne peuvent y consacrer leurs efforts, les moderniser et chercher à renforcer leur légitimité ainsi que la confiance qu’ils inspirent, ce serait une bonne façon d’investir leur capital politique.

Mais attendons de voir ce que dira la déclaration finale du sommet. Je suis assez optimiste. Je pense que cet évènement sera l’un des rares moments du calendrier des affaires internationales cette année qui nous donnera un peu d’espoir, où l’on pourra se dire qu’il en sortira quelque chose de bon pour le Canada et pour l’Union européenne. Le fait que tout cela se déroule à Montréal est aussi une bonne chose pour nos étudiantes et étudiants en science politique, comme pour toutes les personnes d’ici qui s’intéressent aux affaires internationales.

Je pense que nous en ressortirons avec davantage d’idées sur la façon dont nous pouvons, en tant qu’experts, soutenir ces initiatives.

En savoir plus

Pour assister à la table ronde en ligne intitulée «Franchir l'Atlantique: le futur de la relation Canada-Union européenne» organisée par le CÉRIUM, l'Institut Jean Monnet et l'Institut Jacques Delors, c'est par ici.

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