Souffrir d’insécurité alimentaire en nourrissant le Québec

En 5 secondes Une vaste enquête auprès de 283 travailleurs migrants temporaires du milieu agricole et de la transformation alimentaire révèle qu’une grande majorité fait face à l’insécurité alimentaire.
Les travailleurs migrants temporaires contribuent à nourrir le Québec, mais peinent pourtant à bien s’alimenter eux-mêmes.

Le Québec est, après l’Ontario, la deuxième province qui emploie le plus de travailleurs migrants temporaires. «C’est en grande partie grâce à eux si l’on arrive à avoir des fruits et des légumes frais locaux. C’est une main-d’œuvre essentielle pour la sécurité alimentaire du Québec», souligne Rosanne Blanchet, professeure au Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal.

Pourtant, ces personnes qui nous nourrissent peinent souvent à bien s’alimenter elles-mêmes. «Il existe peu de données sur l’insécurité alimentaire, en particulier chez les travailleurs migrants temporaires, mais on soupçonnait qu’ils étaient très susceptibles d’y être confrontés», note la chercheuse. Bien plus qu’un simple manque de connaissances, l’insécurité alimentaire est un phénomène multifactoriel. «L’insécurité alimentaire, c’est la peur de manquer de nourriture. Ça peut mener à choisir des aliments qui coûtent moins cher, à sauter des repas et même à ne pas manger de la journée», résume-t-elle.

Appuyées par une équipe de recherche de 25 personnes, dont Théa Demmers, étudiante de doctorat en santé publique, et de nombreux partenaires, Rosanne Blanchet et Lara Gautier, professeure au Département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’UdeM, ont mené des entretiens auprès de 283 travailleurs étrangers temporaires du milieu alimentaire. Les premiers résultats de leur étude viennent d’être publiés dans la Revue canadienne de santé publique. Le projet a été soutenu par le Centre de recherche en santé publique et les Instituts de recherche en santé du Canada. 

Un tableau panquébécois

Les scientifiques se sont intéressés à deux groupes de travailleurs migrants temporaires, soit ceux du milieu agricole et ceux de la transformation alimentaire. «Ça nous permet de comparer les conditions de vie et de travail de ces deux groupes au statut précaire et d’explorer les raisons pour lesquelles certains sont en situation de plus grande vulnérabilité», explique Rosanne Blanchet. 

L’équipe de recherche a réalisé 283 entrevues entre juin 2024 et juillet 2025 à travers 14 des 17 régions administratives québécoises. Les entretiens ont pris la forme d’appels vidéos et se sont déroulés en espagnol, en français ou en anglais. Les participants venaient d’une douzaine de pays, en majorité d’Amérique latine, et les langues premières parlées étaient au nombre de 40. 

Une grande précarité

Si les deux groupes vivent des situations de précarité, ces premiers résultats quantitatifs montrent une accumulation de barrières dans le milieu agricole. Alors que les travailleurs migrants temporaires en agriculture étaient pour la presque totalité des hommes d’Amérique latine et des Caraïbes, ceux de la transformation alimentaire comprenaient environ 10 % de femmes et avaient une meilleure maîtrise du français et de l’anglais. La moins grande maîtrise de la langue par les travailleurs agricoles (61 % contre 14 % dans la transformation) combinée avec de plus bas niveaux de scolarité et un plus grand nombre d’heures de travail, surtout en période de récoltes, contribuent à cette plus grande vulnérabilité. 

De plus, «ces travailleurs ne sont pas en position de dire non à leur employeur», indique Théa Demmers. C’est ce dernier qui décidait quand et comment se procurer des aliments, rapporte 31 % de la main-d’œuvre agricole, contre 6 % dans la transformation. Cette différence s’explique en partie par les conditions de logement: les employeurs sont en effet obligés par la loi de leur fournir un logement, qui se trouve le plus souvent en milieu rural et donc loin des centres et des commerces. La mesure a des conséquences sur l’alimentation: logements surpeuplés, difficulté à se déplacer à l’épicerie. «En période de récolte, il peut s’écouler deux semaines avant de pouvoir aller faire ses courses. Et quand on a cinq hommes qui mangent beaucoup en raison de la nature de leur travail et qui doivent se partager un réfrigérateur, on voit tout de suite que c’est une barrière importante», observe Rosanne Blanchet.

Une situation préoccupante

Tous ces obstacles ont des répercussions sur la sécurité alimentaire des travailleurs. Ainsi, 66 % des travailleurs agricoles interrogés et 42 % de ceux dans la transformation ont déclaré être en situation d’insécurité alimentaire (manger insuffisamment ou des aliments de moindre qualité, sauter des repas, etc.). «C’est près de deux à trois fois plus élevé que pour la population québécoise», estime Théa Demmers (près de 20 % de la population du Québec vivrait de l’insécurité alimentaire, selon Statistique Canada). 

Cette insécurité peut se répercuter sur la santé mentale et augmenter les risques de maladies chroniques. «Ce n’est pas seulement un enjeu nutritionnel, c’est aussi un enjeu de santé publique et d’iniquité», souligne-t-elle.

L’équipe de recherche continue d’analyser les résultats pour mieux comprendre les différents facteurs influençant l’insécurité alimentaire. En plus des entrevues, un volet photovoix permettra aux travailleurs et travailleuses de parler de leurs conditions de travail et d’exprimer leurs perceptions. «Nous avons encore beaucoup de données à exploiter pour mettre en lumière cette situation critique et invisible», remarque Rosanne Blanchet.

«Les organismes communautaires et les défenseurs de droits réclament depuis longtemps des réformes structurelles, comme des permis ouverts ou des normes de logement. Nos résultats appuient ces revendications», conclut Théa Demmers. 

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