Le cœur à la bonne place

Thomas Khairy (au premier plan) en 2017 lorsqu'il a commencé à travailler sur le programme de réutilisation des stimulateurs cardiaques de l'ICM avec sa superviseure Marie-Andrée Lupien (en arrière-plan).

Thomas Khairy (au premier plan) en 2017 lorsqu'il a commencé à travailler sur le programme de réutilisation des stimulateurs cardiaques de l'ICM avec sa superviseure Marie-Andrée Lupien (en arrière-plan).

Crédit : Paul Khairy

En 5 secondes

Avec son étude sur le réemploi des dispositifs médicaux cardiaques, le fils de deux professionnels de la santé de l'UdeM devient le plus jeune auteur publié par le «New England Journal of Medicine».

Pour la famille Khairy de Montréal, la fête des Mères est venue plus tôt cette année. La fête des Pères aussi. Tout comme la Journée nationale des patriotes, la fête nationale du Québec, la fête du Canada et la Journée mondiale de l'aide humanitaire.

Car début mai, Thomas Khairy, un jumeau aîné d’une fratrie de cinq enfants, a réalisé un exploit qui fait la fierté de ses parents, de sa province, de son pays et, bien sûr, de la communauté internationale.

À seulement 15 ans, il est devenu le plus jeune des premiers auteurs à être publié dans le prestigieux New England Journal of Medicine.

Et il a une dette de reconnaissance envers ses parents, qui travaillent tous les deux dans le réseau des établissements de santé affiliés à l'Université de Montréal, et de nombreux autres professionnels de la santé ici et à l'étranger.

Coauteur avec son père

Son père, Paul Khairy, cardiologue à l'Institut de cardiologie de Montréal (ICM) et professeur de médecine à l'UdeM, a présenté le garçon à l'équipe chargée du projet humanitaire qui a mené l’étude dont les résultats sont parus récemment. Celle-ci porte sur les infections associées aux stimulateurs cardiaques et défibrillateurs restérilisés.

La mère de Thomas, Nadine Yared, diplômée de l'UdeM et pharmacienne au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Nord-de-l'Île-de-Montréal, affilié à l'UdeM, a aidé son fils ‒ un élève doué de l'école secondaire Loyola ‒ à rester concentré durant le projet et à garder les pieds sur terre.

En collaboration avec des cardiologues de Montréal, du Mexique, des Caraïbes et d'Amérique centrale, Thomas et l'équipe de l'ICM ont réussi à élaborer une étude suffisamment rigoureuse pour répondre aux normes de l'examen critique par les pairs.

Pendant tout ce temps, ils avaient un objectif pratique: aider les personnes atteintes de maladies cardiaques dans les pays en développement à accéder aux dispositifs médicaux qui prolongent ‒ et finalement sauvent ‒ la vie.

«Tout le processus était complètement nouveau pour moi ‒ j'ai pu être publié grâce à l'équipe exceptionnelle qui m'entourait», a dit Thomas, qui était président du conseil des élèves de Loyola, une école catholique de garçons, avant d'obtenir son diplôme au printemps.

Attiré par l'aspect humanitaire

Thomas Khairy aujourd'hui, devenu jeune auteur dans le New England Journal of Medicine.

Crédit : Paul Khairy

Son père a mentionné qu’il a été attiré par l'aspect humanitaire du projet: «Les retombées potentielles sont énormes en termes d'aide aux patients dans les régions du monde mal desservies par les systèmes de santé.»

L'engagement de la famille Khairy a commencé à l'été 2017, lorsque Thomas s'est inscrit comme bénévole à l'Institut de cardiologie de Montréal. C'est un programme spécial de l'ICM qui permet d’envoyer des stimulateurs cardiaques et des défibrillateurs usagés dans le Sud, au Mexique et au-delà, qui a piqué sa curiosité.

Le programme montréalais de réutilisation de dispositifs électroniques implantables cardiaques a été mis sur pied en 1983 par Rafael Castan, un immigrant de la République dominicaine qui est devenu cardiologue en chef à l'hôpital Jean-Talon, affilié à l’UdeM.

Grâce à ce programme, des stimulateurs cardiaques et des défibrillateurs qui seraient normalement jetés après le décès d'une personne sont récupérés pour être réutilisés, stérilisés et testés, puis envoyés au Mexique, dans les Caraïbes et en Amérique centrale.

À l’ICM, Thomas a posé une question toute simple à sa superviseuse, la technicienne en électrophysiologie Marie-Andrée Lupien, qui dirige le programme. «Je lui ai demandé combien de vies avaient été sauvées grâce à la réutilisation de ces appareils, se souvient-il. Le nombre exact était inconnu. J'ai donc cherché à le découvrir.»

1748 vies sauvées

Depuis 2003, l'Institut de cardiologie de Montréal tient un registre des informations médicales détaillées relatives aux patients qui ont reçu les dispositifs et, en croisant ces données, on a pu finalement arriver au nombre de vies préservées: 1748.

Mais Thomas est allé plus loin: il a décidé de déterminer dans quelle mesure les appareils utilisés étaient sûrs par rapport aux nouveaux: étaient-ils tout aussi bons ou entraînaient-ils des taux d'infection et même de mortalité plus élevés?

Pour le savoir, Thomas et son équipe ‒ Marie-Andrée Lupien et les chercheurs ici et en Amérique centrale ‒ ont pris les données médicales de 1051 patients du programme et en ont cherché d'autres pour les comparer.

Ces données devaient indiquer l'âge du patient, s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, le type de dispositif qui lui avait été implanté et quand, etc. L'équipe a ensuite évalué et comparé les taux d'infection au fil du temps.

Ce qu'elle a découvert, après une collecte et une analyse minutieuse des données, a constitué une percée dans la recherche médicale: les dispositifs réutilisés sont aussi sûrs que les nouveaux.

Un objectif ambitieux

La découverte était trop importante pour ne pas être publiée. Mais où? «Au début, nous ne pensions pas au New England Journal of Medicine, se rappelle Paul Khairy. C'était un objectif ambitieux, mais comme il s'agissait de la plus grande étude de ce type jamais réalisée et qu'elle présentait un intérêt international, nous avons décidé de viser haut.»

Il s'en est suivi un long processus d'échanges avec les rédacteurs de la revue médicale, qui ont exigé des données plus détaillées et de multiples révisions pour répondre à leurs normes de qualité.

Il leur a cependant fallu beaucoup de temps avant de se questionner sur Thomas lui-même.

«Ce n'est qu'après la toute dernière révision qu'ils ont remarqué que le premier auteur n'avait pas de références à son nom, raconte le jeune homme. Ils ont fait une vérification de nos antécédents à tous, puis ils m'ont dit qu'ils n'avaient jamais eu d'auteurs de moins de 18 ans auparavant.»

Mais cela n'avait pas d'importance: Thomas avait sans aucun doute sa place parmi les premiers auteurs de l'étude.

Nuits, fins de semaine et vacances d'été

«C'était son projet: il a posé la question, fait des recherches, rédigé le protocole, respecté le processus éthique, écrit le manuscrit; il a travaillé sur cette étude les soirs, les week-ends et les vacances d'été, a fait observer son père. Il méritait d'être le premier auteur.»

Quelle est la prochaine étape pour le scientifique en herbe? Deux ans d’études en sciences de la santé au collège Marianopolis, un collège communautaire privé de Montréal, cet automne, puis probablement des études de médecine.

«Nous sommes exceptionnellement fiers de lui, a déclaré Paul Khairy. Son cœur est à la bonne place. Il s'est engagé pour des raisons humanitaires. Le projet est alors né de sa curiosité intellectuelle et maintenant ses recherches ont le potentiel d'avoir une portée dans le monde entier.»

Mais l’aventure ne lui est pas montée pour autant à la tête.

«Je suis un adolescent comme les autres, a dit Thomas. Je ne vais pas commencer à me sentir supérieur juste à cause de cette étude. De toute façon, je dois encore passer par l'université et l'école de médecine si je veux arriver là où je veux dans ma vie.»

Ce parcours comprend-il l'Université de Montréal, comme ses parents?

«Je garde toutes les portes ouvertes, répond-il en riant. L'UdeM est une option. Bien sûr!»

À propos de l'étude

L'étude intitulée «Infections associated with resterilized pacemakers and defibrillators», de Thomas Khairy, Marie-Andrée Lupien, Paul Khairy et leurs collaborateurs, a été publiée le 7 mai 2020 dans le New England Journal of Medicine.

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