Mon prisonnier virtuel sera-t-il libéré?

  • Forum
  • Le 10 septembre 2020

  • Mathieu-Robert Sauvé
Dans une formation créée pour aider les commissaires de la Commission des libérations conditionnelles du Canada dans leur prise de décision, on utilise un agent virtuel autonome capable de simuler des entrevues très réalistes basées sur la réalité judiciaire et la littérature scientifique.

Dans une formation créée pour aider les commissaires de la Commission des libérations conditionnelles du Canada dans leur prise de décision, on utilise un agent virtuel autonome capable de simuler des entrevues très réalistes basées sur la réalité judiciaire et la littérature scientifique.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Un professeur de criminologie met au point l’avatar d’un prisonnier qui souhaite obtenir sa libération conditionnelle.

Les prisons fédérales comptent près de 14 000 détenus et un bon nombre d’entre eux sont admissibles à une libération conditionnelle. Quelles questions poser aux candidats à une remise en liberté sous condition? Comment interpréter leurs mensonges et demi-vérités? C’est la responsabilité qui incombe aux 85 commissaires de la Commission des libérations conditionnelles du Canada. «Il n’est pas facile de former ces professionnels. C’est à eux que revient la responsabilité d’évaluer les personnes, leurs besoins, leurs ressources et leur plan de sortie afin de formuler une recommandation juste et qui permet une intégration sociale harmonieuse et respectueuse des lois. C’est pour améliorer cette formation que nous avons créé un agent virtuel autonome ou AVA capable de simuler des entrevues très réalistes basées sur la réalité judiciaire et la littérature scientifique», explique le criminologue Jean-Pierre Guay.

Professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal depuis 15 ans, le professeur Guay vient de se voir accorder une subvention de 129 000 $ par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour mener à bien ce projet de recherche en collaboration avec Anne Crocker, directrice de la recherche et de l’enseignement à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel et professeure à la Faculté de médecine de l'UdeM. Le prototype de l’AVA, qui est actuellement en phase de rodage, verra le jour dans la prochaine année et des prisonniers virtuels pourraient être présents dans tous les centres de formation canadiens dès 2023.

Cet agent virtuel, qui peut prendre le visage d’un homme ou d’une femme de n’importe quel âge et peut utiliser le français ou l’anglais, a mémorisé les réponses à quelque 20 000 questions. L’avatar en trois dimensions peut exprimer différentes émotions avec son regard et ses gestes. On peut l’interroger sur sa relation avec son père ou sa mère, sur son parcours scolaire, sa consommation de drogues, ses pratiques sexuelles et ses difficultés d’adaptation au milieu du travail.

Former les commissaires

Chaque année, de 15 à 20 nouvelles et nouveaux commissaires sont formés au Canada pour des mandats de cinq ans. Issus de la société civile, il s’agit d’anciens policiers, avocats, enseignants ou infirmiers. Jean-Pierre Guay a remarqué que leur formation était défaillante à plusieurs égards. Les façons de mener des entrevues, notamment, sont souvent lacunaires.

«Si le ou la commissaire ne pose pas les bonnes questions ou escamote certains aspects de la demande d’un candidat à la libération conditionnelle, cela peut avoir des conséquences très graves. Il lui faut donc posséder les compétences nécessaires dans les techniques d’entrevue et la communication interpersonnelle», indique l’expert. Grâce à l’AVA, l’apprenti commissaire reçoit une rétroaction immédiate. Une évaluation de l’entrevue est produite à la fin de la rencontre.

Au point de convergence entre criminologie, droit et génie informatique, l’AVA intègre des innovations technologiques comme la réalité virtuelle, l’infographie et l’intelligence artificielle. Il aurait été à peine envisageable techniquement il y a 10 ans. «Ces outils sont susceptibles de bouleverser la formation des professionnels», peut-on lire dans la description du projet, une première canadienne.

Professeur à l’Université de Montréal depuis 2005, Jean-Pierre Guay est un spécialiste de la recherche clinique et évaluative et des méthodes quantitatives, qu’il enseigne depuis plusieurs années. Au cours de la dernière décennie, plusieurs de ses travaux de recherche ont porté sur l’utilisation de la réalité virtuelle en criminologie.

La création du prototype a été précédée de deux étapes préliminaires totalisant des subventions de près de 300 000 $. Divers travaux de maîtrise et de doctorat accompagnent ces projets.