Le partage de données: parfois onéreux mais en général avantageux

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Selon une étude menée à l'UdeM, rendre ses données de recherche publiques serait avantageux pour les chercheurs même si les hommes et les jeunes rapportent plus souvent des conséquences fâcheuses.

Les chercheurs canadiens voient d’un bon œil le partage de données en recherche, mais quelques-uns – souvent de jeunes hommes en début de carrière – affirment que leurs concurrents en profitent et utilisent parfois leurs données à mauvais escient, selon une nouvelle enquête.

Réalisée dans le cadre d'un mémoire de maîtrise en biologie quantitative et computationnelle de l'Université de Montréal, l'étude menée auprès de membres du corps professoral des 20 universités canadiennes les mieux cotées est publiée dans la revue BioScience.

Elle révèle que la grande majorité des chercheurs sont favorables au partage des données de recherche et pensent que cette pratique est avantageuse pour la science, mais environ un chercheur sur cinq a vécu une expérience négative à cet égard.

Certains chercheurs, particulièrement des hommes au début de leur carrière, rapportent que leurs données, une fois rendues publiques, ont été mal utilisées par d’autres chercheurs. Par ailleurs, un chercheur sur trois est d’avis que le partage des données de recherche prend trop de temps lorsqu'il est exigé par les revues scientifiques.

Le sondage a été rempli par courrier électronique en janvier et février 2020 par 140 membres du corps professoral canadien dans les domaines de l'écologie et de l'évolution. Ces chercheurs ont répondu à 14 questions à choix multiples et ont été invités à partager leurs commentaires.

«Le sondage devait être court et précis, car les professeurs sont incroyablement occupés», dit Dominique Roche, associé de recherche en biologie à l'UdeM au moment de l'étude et maintenant postdoctorant à l'Université Carleton, à Ottawa.

Mieux cerner le comportement des chercheurs

Selon Dominique Roche et Sandrine Soeharjono, coauteurs de l'étude, l'enquête permet de mieux cerner le comportement des chercheurs en matière de partage de données et servira à améliorer les politiques de partage de données de plus en plus courantes dans les revues savantes et les organismes de financement de la recherche.

«Certaines études antérieures ont porté sur les craintes et les attitudes des chercheurs à l'égard des données ouvertes, mentionne Dominique Roche, dont les travaux sont financés par le programme de bourses mondiales Marie Skłodowska-Curie de la Commission européenne. C'est la première fois que les coûts et les avantages associés au partage de données chez les chercheurs étaient étudiés.»

L’étude a permis de déterminer que «la majorité des gens estiment que le partage de données de recherche favorise la progression de la science et donc de la société. Par contre, de nombreux chercheurs ne veulent pas partager leurs données parce qu'ils craignent que cela nuise à l'avancement de leur carrière».

Le postdoctorant poursuit: «Jusqu'à présent, on ne savait pas si ces craintes étaient justifiées ou exagérées.»

Les travaux précédents de Dominique Roche ont démontré que de nombreux obstacles empêchent les scientifiques de partager leurs données et que ceux qui acceptent de les rendre publiques ne le font souvent pas convenablement.

«Malheureusement, la plupart des données ouvertes existantes en recherche sont incomplètes et non réutilisables, indique-t-il. C'est vrai non seulement en écologie et en évolution, mais aussi dans de nombreux autres domaines, comme la psychologie et les sciences cognitives.»

Au dire de M. Roche, «les chercheurs n'ont pas grand-chose à craindre lorsqu’ils rendent leurs données ouvertes. Quatre-vingt-dix pour cent des chercheurs interrogés dans le cadre de notre étude ont répondu que le fait de partager leurs données a eu des conséquences bénéfiques ou neutres. Seulement un chercheur sur cinq a déclaré avoir subi une forme de répercussion négative. Le plus souvent, le chercheur a jugé la réutilisation de ses données comme étant inappropriée. Mais cela est très subjectif. Si quelqu'un publie un article qui remet en cause votre travail, ça peut être contrariant, mais ça ne signifie pas nécessairement que vos données ont mal été employées».

Partager les données en temps de pandémie

Alors que la pandémie de COVID-19 a soulevé l'importance du partage des données de recherche pour accélérer les découvertes scientifiques, Dominique Roche ajoute: «Nous espérons que nos résultats encourageront les chercheurs à continuer de partager leurs données, même lorsque la pandémie sera terminée.»

Sandrine Soeharjono, étudiante de maîtrise à l'UdeM lors de l’étude et maintenant experte en science des données chez la jeune entreprise technologique montréalaise My Intelligent Machines, est d'accord: «J'étais enthousiaste à l'idée de travailler sur ce projet parce que je crois que les données scientifiques doivent être en libre accès afin que la société puisse tirer un avantage maximal de la recherche universitaire, a-t-elle déclaré. Nous sommes des créatures sociales, après tout, et les chercheurs devraient aspirer à collaborer plutôt qu’à se faire concurrence. Je suis heureuse de constater que de nombreux chercheurs sont du même avis.»

D'autres participants de l’étude qui ont fait état d'expériences négatives liées au partage de données ont rapporté avoir été devancés par d’autres chercheurs dans la réutilisation de leurs données, ne pas avoir été invités comme coauteurs dans une étude réutilisant leurs données ou avoir été frustrés de devoir partager des données qu’ils auraient préféré maintenir au sein de leur propre équipe de recherche.

Afin d’aider les chercheurs à surmonter leur hésitation lorsqu’il s’agit de rendre leurs données publiques, Dominique Roche et Sandrine Soeharjono suggèrent que les universités, les revues scientifiques et les organismes de financement:

  • formulent de meilleures directives et créent des formations pour favoriser la gestion et le partage de données;
  • fournissent un meilleur soutien technique aux chercheurs afin de promouvoir l’équité en matière de partage de données au sein d’équipes de recherche disposant de ressources différentes;
  • instaurent de meilleurs incitatifs au partage ainsi que des mécanismes servant à protéger les chercheurs de potentielles retombées négatives à la suite du partage de leurs données.

«Si notre étude parvient à susciter ne serait-ce que quelques conversations sur l’importance de promouvoir les données ouvertes en recherche, je considérerai cela comme un pas important vers l’avant», conclut Sandrine Soeharjono.

À propos de cette étude

L’étude «Reported individual costs and benefits of sharing open data among Canadian academic faculty in ecology and evolution», par Sandrine Soeharjono et Dominique Roche, a été publiée le 20 avril 2021 dans la revue BioScience.

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