Grands enjeux électoraux municipaux: que nous dit la science?

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De grandes questions de société sont au cœur des actuelles élections municipales. Que nous dit la science sur ces enjeux? Nous avons posé la question à des professeurs de l’Université de Montréal.

Le logement

Avec Sébastien Lord, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage, spécialiste des pratiques résidentielles, du vieillissement et de l’immigration

La pandémie a révélé au grand jour les enjeux de logement d’une partie de la population. Quelles sont les stratégies qui peuvent améliorer la situation?

C’était déjà bien documenté avant, mais c’est vrai que la COVID-19 a révélé au grand jour le problème de l’inégalité en matière de logement. Être confiné dans un logement confortable, c’est bien différent que d’être confiné avec des enfants ou avec des colocataires dans un petit logement en mauvais état, sans balcon, avec des murs en carton, un problème d’humidité, trop chaud l’été et mal chauffé l’hiver. La pandémie a montré à quel point il est important de rénover les logements et d’investir dans le logement communautaire. Ça prend donc de l’argent pour soutenir les propriétaires qui veulent investir dans leurs logements et pour soutenir les locataires qui veulent faire valoir leurs droits.

N’a-t-on pas aussi réalisé avec la pandémie que les parcs pouvaient être, en quelque sorte, le prolongement du logement dans les villes?

On a vu effectivement l’importance pour les villes d’avoir des parcs et des équipements de qualité comme du mobilier urbain et des jeux pour enfants à proximité des logements. Ceux qui n’y avaient pas accès et qui en avaient les moyens sont partis en banlieue ou à la campagne. Alors qu’on essayait de limiter l’étalement urbain, tous ces efforts ont été mis sur pause en raison de la pandémie. Les personnes âgées ont aussi reporté leur projet d’aller vivre en résidence pour rester plus longtemps dans leur maison. Il faudra donc s’attaquer aux enjeux de sécurité de ces personnes qui risquent d’être isolées, puis il faudra voir à leurs besoins quant au soutien à domicile et au transport.

La mobilité

Avec Jean-Philippe Meloche, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage, spécialiste du développement économique local et régional

L’enjeu de la mobilité a été complètement bouleversé par la pandémie et l’ampleur du télétravail qu’elle a suscité. Où en sommes-nous plus d’un an et demi après?

La pandémie nous a fait reculer de 10 ans sur le plan de l’achalandage des transports en commun et des habitudes de mobilité. Cette situation particulière occulte pour le moment l’importance de continuer à développer les transports en commun. Mais c’est certain qu’à long terme on en aura besoin de plus! Les gens reviendront en très grande majorité travailler dans les lieux de travail fixes. Là où il y a une très forte concentration d’emplois, on a besoin d’une mobilité efficace. Cela signifie pouvoir transporter beaucoup de gens dans peu d’espace. C’est pourquoi les transports en commun sont beaucoup plus efficaces que la voiture. Prenons l’exemple du centre-ville de Montréal, où il y avait, avant la pandémie, 300 000 personnes qui venaient y travailler chaque jour, dont le quart seulement s’y rendait en voiture et les rues étaient complètement congestionnées. En raison de l’espace disponible, c’est mathématiquement impossible d’y augmenter le nombre de salariés qui viennent travailler en voiture.

Du REM de l’Est à la ligne rose du métro de Montréal en passant par le tramway de Québec et le troisième lien, il y a pourtant de grands projets dans l’air. Sont-ils pertinents?

Le problème avec ces projets, c’est qu’ils n’ont pas été planifiés à la suite d’une analyse rationnelle, mais pour des raisons politiques. Pour élaborer un projet de transport en commun pertinent, il faut mesurer la congestion, estimer son coût, regarder les besoins des populations concernées et évaluer quel est le meilleur moyen de la résorber en réalisant une saine gestion des finances publiques. Cette analyse rigoureuse pour ces projets pourtant très onéreux n’a pas été faite.

Inclusion

Avec Marie Mc Andrew, professeure émérite de la Faculté des sciences de l’éducation, spécialiste de l’éducation des minorités et de l’éducation interculturelle

Pourquoi l’enjeu de l’inclusion est-il si important à Montréal et dans les autres régions du Québec?

Les enjeux d’intégration des immigrants et de participation des communautés culturelles se sont beaucoup étendus à l’extérieur de Montréal. Par exemple, le Centre de services scolaire de Laval est aujourd’hui l’un des plus multiethniques du Québec. Et cette tendance se poursuivra parce qu’il y a maintenant des immigrants de la première génération qui s’installent en dehors de Montréal alors qu’avant on le voyait essentiellement à la deuxième ou à la troisième génération.

Quels sont les ingrédients essentiels pour arriver à mieux vivre ensemble?

Pour éviter de tomber dans la polarisation, il faut que les luttes pour protéger le français et pour éradiquer le racisme soient menées ensemble. Les francophones au Québec constituent une majorité fragile lorsqu’on regarde le pays et le continent, alors il faut les rassurer. Aussi, lorsqu’on aborde l’immigration, on parle beaucoup des nouveaux arrivants, mais souvent peu des deuxième et troisième générations, alors que ce sont ces personnes qui sont les plus sensibles à la question du racisme. Lorsqu’on arrive dans un pays, on peut juger ce qu’on vit, même si ce n’est pas parfait, par rapport à la réalité de son pays d’origine et des possibilités qu’on veut offrir à ses enfants. Les jeunes des générations qui suivent sont nés ici, ont étudié ici, ont l’accent québécois, mais se font constamment demander d’où ils viennent, se font souvent discriminer par leur nom de famille, la couleur de leur peau, etc. Plus de 40 ans après l’adoption de la loi 101, le temps est plus que venu d’aborder l’enjeu de la diversité non pas comme étant extérieur à nous, mais comme étant au cœur de ce que nous sommes.

Environnement et lieux de vie

Avec Isabelle Thomas, professeure à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage, spécialiste du développement durable et de la vulnérabilité urbaine

Les changements climatiques, le développement durable, les espaces naturels à protéger: ces grands concepts multidimensionnels sont complexes à gérer. Comment peut-on y arriver concrètement?

La cartographie des risques est fondamentale pour connaître les enjeux sur les territoires. Les vulnérabilités doivent également être caractérisées, par exemple les zones où la population est âgée, majoritairement à faible revenu et vit dans des habitations en mauvais état. Les différentes vulnérabilités doivent être analysées et croisées avec les aléas, naturels ou non, comme les inondations et les incendies afin de comprendre les enjeux des collectivités. Les changements climatiques doivent aussi être compris et intégrés dans l’analyse de l’évolution des territoires. Cette vue d’ensemble facilite l’élaboration de stratégies résilientes.

Avez-vous un exemple concret à l’échelle municipale?

Le quartier de Matra, à Romorantin en France, porté par le maire Jeanny Lorgeoux et l’architecte Éric Daniel Lacombe. Le quartier, conçu et construit en zone inondable constructible, a fait ses preuves lors des inondations de 2016, puisqu’il n’y a eu aucun dommage. La démarche résiliente utilisée permet de ralentir la progression de l’eau, de produire des îlots de fraîcheur tout en améliorant le cadre de vie. Il est nécessaire de vivre avec la nature et de l’intégrer dans nos démarches d’urbanisation.

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