«Une des principales caractéristiques de presque toutes les artistes concerne le point de vue adopté lors de la création, à savoir lorsqu’on est placé dans la position de l’autre, comme l’évoque Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe. Dans le contexte de la création au féminin, pour le généraliser ainsi, on note la réécriture et la révision fréquentes des valeurs, des idées de l’avant-garde surréaliste», explique Andrea Oberhuber.
Elle montre qu’une des grandes pratiques de réécriture et de révision concerne justement l’idéalisation de la femme-enfant qui est, pour les poètes et peintres surréalistes, un moyen d'accéder au surréel. De manière générale, les écrivaines, les photographes, les peintres, les dessinatrices et les cinéastes (telle Nelly Kaplan) reprennent, déplacent les valeurs prônées dans le Premier manifeste du surréalisme, publié en 1924: le rêve, l’enfance, l’érotisme, la femme-enfant, le merveilleux, l’amour fou, etc. «Dans Dons des féminines, Valentine Penrose reprend par exemple l’une des idées principales des surréalistes, soit l'amour fou: il faut être dans un rapport de folie amoureuse, d'obsession, de don, d'admiration, d'adoration. La poète-collagiste la transfère de l’autre côté de la frontière de l’hétérosexualité, du côté d'un couple de femmes qui s’exile en se lançant dans diverses aventures, en visitant des pays exotiques. La décontextualisation, le déplacement et la recontextualisation d’une idée ou d’un objet sont une pratique avant-gardiste par excellence» depuis les objets détournés de Marcel Duchamp et d’Elsa von Freytag-Loringhoven (dite Baroness Elsa), poursuit Andrea Oberhuber.
La chercheuse montre également que les femmes surréalistes font preuve d’humour et d’ironie. Pas étonnant alors que le récit La débutante se retrouve dans l’Anthologie de l’humour noir, d’André Breton. Ce texte macabre et cocasse de Leonora Carrington raconte comment la narratrice, une jeune fille de bonne famille qui n’a pas envie d’aller au bal des débutantes, se fait remplacer par une hyène rencontrée dans un zoo: «J’ai sorti la robe que je devais porter le soir. C’était un peu long et l’hyène marchait mal dans les hauts talons de mes souliers. J’ai trouvé des gants pour déguiser ses mains trop poilues pour ressembler aux miennes.» L’hyène utilise comme masque le visage de la domestique de la narratrice, dont elle avait préalablement dévoré le corps. Un masque qui va littéralement tomber au dessert lorsque l’hyène préférera le manger plutôt que le gâteau sous le regard ébahi des personnes présentes au bal! Leonora Carrington excellait dans l’humour noir, dont sont empreints ses livres La maison de la peur et La dame ovale, qui font partie du corpus analysé par Andrea Oberhuber.