Des bijoux comme remparts contre la maladie et les mauvais esprits chez les Mayas

En 5 secondes Des colliers miniatures découverts dans des tombes d’enfants mayas éclairent une tradition de protection spirituelle longtemps passée inaperçue. 
Des bijoux retrouvés dans des tombes d’enfants mayas.

Pendant longtemps, les archéologues ont interprété la présence de bijoux retrouvés dans les sépultures mayas comme une marque de richesse et de statut social. Coquillages venus de la mer, perles de jade, bracelets en os… autant d’objets considérés uniquement comme des signes de prestige. 

Mais de nouvelles fouilles archéologiques menées sur le site d’Ucanal, au Guatemala, par Christina T. Halperin, professeure au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, Katherine A. Miller Wolf, professeure à la University of West Florida, et Maria Fernanda López López, étudiante à l’Université de San Carlos au Guatemala, invitent à revoir cette lecture univoque. Et proposent de regarder aussi du côté des enfants et de leurs relations avec leur famille et le monde spirituel. 

 

Des bijoux retrouvés dans des tombes d’enfants mayas

Des fouilles effectuées à Ucanal entre 2014 et 2024 ont mis au jour un fait surprenant: dans cette cité maya occupée entre 600 et 1000 de notre ère, les bijoux sont davantage retrouvés dans les tombes d’enfants que dans celles d’adultes. 

Et ce, même dans des maisons modestes, loin de celles appartenant aux élites. Ainsi, un enfant de cinq ou six ans a été inhumé avec un collier constitué de pierres vertes, de petites coquilles, de perles en céramique… et même de dents humaines perforées. 

Un autre portait un petit collier de jade et de coquillages. Deux très jeunes enfants, enterrés ensemble, reposaient avec un bracelet et une abondance de petites perles marines. 

À l’échelle régionale, le constat est le même: en aval et en amont du fleuve Mopan, dans l’est du monde maya, les enfants sont proportionnellement plus souvent mis en terre avec des ornements que les adultes. 

«Ce n’était pas de gros objets d’adultes donnés à des enfants. Ils étaient petits et probablement créés spécifiquement pour chaque enfant», explique Christina T. Halperin. Cette personnalisation inhabituellement forte suggère un rapport intime avec ces objets. 

Des objets animés protecteurs

Pour comprendre cette distribution surprenante, il faut replacer ces parures dans le système de pensée maya. Là où la tradition occidentale sépare objets et êtres vivants, les Mayas considèrent que les objets sont animés ou ont le potentiel d'être animés. Cela éclaire alors la raison d’être des parures: elles agissent comme des médiateurs entre l’enfant et les forces invisibles qui parcourent l’univers. 

Dans la cosmologie maya, ces forces (dieux, vents, entités surnaturelles) ne sont jamais simplement bénéfiques ou maléfiques. Ainsi, la déesse Chak Chel ou Ixchel, une sage-femme âgée, est capable d’apporter des tempêtes qui fertilisent autant que des tempêtes qui détruisent, la vie autant que la mort infantile.  

«Les mondes surnaturels étaient très ambivalents. Si les humains n’étaient pas en relation réciproque avec eux, des forces nocives comme des tempêtes ou des maladies pouvaient se manifester», souligne Christina T. Halperin. Dans ce contexte, les ornements ne protègent pas que de manière symbolique: ils créent une relation stabilisatrice entre l’enfant et un cosmos instable. 

Sans pouvoir établir une correspondance stricte entre matériau et type de maladie, l’anthropologue montre que les matériaux choisis s’intègrent dans un système symbolique cohérent. Les pierres vertes et la jadéite, par exemple, sont liées à la respiration et à la vie: «Ces pierres représentent la respiration vitale. On voit de petites perles vertes devant le nez ou la bouche dans les iconographies: c’est l’image du souffle», illustre-t-elle. Ainsi, la parure constitue à la fois une protection contre des forces externes et un renforcement du souffle vital de l’enfant. 

Une absence de bijoux chez les nourrissons

Les archéologues ont noté une absence d’ornements chez les bébés de moins de quatre à six mois. Cette situation, observée sur de nombreux sites, reflète une conception complexe du développement social et spirituel. 

«Chez les Mayas, à la naissance, le bébé est encore perçu comme une toile vierge. Il faut le modeler avec plusieurs rites de passage», mentionne Christina T. Halperin. Parmi ces rites, la mère ou la grand-mère va mettre des bandes de tissu pour former la boîte crânienne du nourrisson; ensuite viendront le percement des oreilles, puis l’attribution progressive des premières parures. 

La chercheuse évoque aussi un aspect fortement présent dans l’ethnographie maya: les nouveau-nés sont perçus comme proches du monde surnaturel. «Les petits enfants peuvent voir leurs ancêtres. Ils sont plus proches d’eux que du monde des vivants. Ils sont encore dans un état liminal», ajoute-t-elle. 

Dans cette logique, les parures ne concernent pas les nouveau-nés, qui ne sont pas encore pleinement entrés dans le monde humain. Elles interviennent lorsque l’enfant commence à devenir une personne sociale dans un état constant de devenir. 

La valeur relationnelle des amulettes

Au-delà de l’aspect spirituel, l’étude met en lumière une facette longtemps négligée: les émotions parentales. «Les archéologues évitaient de parler d’émotions, car ce n’est pas empirique. Mais nous devons reconnaître que les émotions existaient, qu’il y avait de la tendresse et des liens d’intimité», fait remarquer Christina T. Halperin. 

Les amulettes enfantines ne sont pas produites par les enfants eux-mêmes. Elles sont données, fabriquées pour eux et enterrées avec eux. «Quelqu’un a offert ces objets. Probablement la mère, le père, un grand-parent. Ce sont sans doute des gestes d’amour», poursuit-elle. 

Cette lecture est renforcée par les données ethnographiques contemporaines recueillies par Maria Fernanda López López. L’étudiante a mené quelques entretiens avec des Mayas Kaqchikel sur la signification et l'usage contemporains des bracelets portés par les enfants au Guatemala. Dans plusieurs communautés mayas actuelles, les parents attachent en effet encore aujourd’hui aux poignets de leurs bébés des bracelets rouges comportant des perles de coquillage ou de pierre pour les protéger du mauvais œil, des vents porteurs de maladies ou des regards trop chargés de mauvaises intentions. 

Cette continuité, malgré la colonisation espagnole et le métissage culturel, montre que la protection apotropaïque des enfants reste un geste profondément incarné. 

Redonner leur place aux enfants dans le passé

Cette étude replace ainsi les enfants au cœur de l’analyse archéologique. Contrairement à l’idée selon laquelle ils étaient socialement «insignifiants», les données indiquent qu’ils étaient l’objet d’une attention soutenue, d’un investissement émotionnel et symbolique important. 

Les amulettes sont des traces de relations humaines, de craintes, de gestes d’amour. Elles révèlent un monde où protéger un enfant signifiait aussi le doter d’éléments spirituels pour affronter un univers traversé de forces invisibles. «Nous voulions montrer que les enfants étaient réellement précieux», conclut Christina T. Halperin. 

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