Arts martiaux chinois: quand l'autorité est démontrée plutôt que décrétée

En 5 secondes Dans les arts martiaux chinois, l'autorité se démontre par le corps plutôt que par les titres. Une équipe de l'UdeM révèle comment la légitimité s'y construit.
Dans sa thèse de doctorat, Chendan Cui-Laughton a mis en lumière une hiérarchie graduée de pratiques communicatives pour accomplir l'autorité, soit les affirmations verbales, les démonstrations visuelles, les démonstrations du maître et le toucher de test. Le toucher rival représente la forme la plus intense de communication.

Comment s'établit l'autorité dans une organisation où les diplômes et les titres comptent moins que la maîtrise incarnée par le corps? 

C'est la question au cœur d'une recherche ethnographique menée par la doctorante Chendan Cui-Laughton sous la codirection des professeurs Boris Brummans et François Cooren, du Département de communication de l’Université de Montréal. 

Pendant 97 jours, entre 2016 et 2019, au fil de plus de 400 heures d'observation, Chendan Cui-Laughton a étudié la vie d'une organisation de taï-chi à Zhengzhou, en Chine, pour comprendre comment l'autorité se construit et se transmet. 

Son étude, publiée dans la revue Management Communication Quarterly, propose le concept d'autorité différentielle pour saisir les mécanismes par lesquels la légitimité s'accomplit à travers des pratiques corporelles dans ces organisations basées sur la lignée.

 

Une autorité qui rayonne en cercles concentriques 

L'autorité différentielle s'appuie sur un modèle social élaboré par le sociologue chinois Fei Xiaotong dans les années 1940. Selon ce modèle, appelé chaxugeju, les relations sociales en Chine se propagent vers l'extérieur à partir de soi, un peu comme les ondes créées par une pierre lancée dans l'eau.  

«La personne qui a de l'autorité dégage une certaine force, indique François Cooren. Plus on est près de cette personne, plus on est habité par cette autorité, d'où l'importance d'être proche des gens en situation de pouvoir pour montrer qu'on a une affiliation avec eux.» 

Dans les organisations d'arts martiaux chinois traditionnels, cette autorité ne repose pas uniquement sur la position institutionnelle ou le charisme personnel «comme dans la typologie classique de Max Weber: elle doit être mise en acte à travers des pratiques répétables qui authentifient le statut d'une personne en tant que transmetteur légitime de la connaissance de lignée», écrivent les auteurs de l’étude. 

Montrer plutôt que dire

Ces travaux révèlent comment cette autorité différentielle se met en œuvre à travers deux pratiques corporelles fondamentales: les démonstrations du maître et le toucher de test lors de l'enseignement. 

Les démonstrations du maître constituent des performances structurées où il exécute des formes de taï-chi devant les élèves. «Expliquer avec des mots est le début, mais il faut le montrer», souligne Boris Brummans. 

Le toucher de test représente l'autre pilier de l'autorité différentielle. «Il fait référence à l'engagement corporel interactif par lequel les pratiquants tentent de sentir et d'évaluer des techniques spécifiques d'arts martiaux», dit Chendan Cui-Laughton, elle-même formée au style Chen à l'Institut de recherche Dongwu Tai Chi.

«C'est la différence entre voir et ressentir soi-même, ajoute Boris Brummans. Là où l'autorité différentielle est ressentie et mène à la transformation: la personne veut devenir membre de l'organisation, se soumettre à l'autorité du maître.»

 

L’exploration curieuse et le toucher rival 

Au cours de son analyse, Chendan Cui-Laughton a relevé deux formes récurrentes de touchers de test: l'exploration curieuse et le toucher rival.  

L'exploration curieuse concerne généralement des élèves qui abordent le toucher avec à la fois motivation et scepticisme. Par exemple, une débutante en taï-chi a demandé à «essayer» son maître. Pendant trois minutes, elle a tenté de le déplacer et utilisant seulement sa main droite, «le maître est resté immobile comme une montagne tandis qu'elle se balançait comme un saule dans le vent, relate la diplômée de l’UdeM. L’élève a alors témoigné avoir été impressionnée par le contrôle du maître et avoir ressenti son autorité». 

Chendan Cui-Laughton a elle-même vécu une expérience similaire.  

«En 2003, alors que j’étais encore débutante, j’ai moi aussi mis mon maître à l’épreuve – et j’ai échoué, comme beaucoup d’autres. Je savais dès le départ que j’allais échouer; j’étais simplement motivée par la curiosité et le désir de comprendre ce que représentait son niveau. Il ne m’a pas blessée – il aurait pu –, ce qui a renforcé ma confiance en lui», raconte-t-elle. 

Le toucher rival, quant à lui, fait référence aux rencontres physiques compétitives où des individus cherchent à défier l'autorité d’un maître, souvent motivés par l'égo ou la rivalité interinstitutionnelle.  

Dans sa thèse, Chendan Cui-Laughton rapporte l'incident d'un visiteur d'Ouzbékistan qui, après avoir vaincu deux jeunes instructeurs stagiaires, est revenu pratiquer dans l'espace de l'organisation «comme si les élèves n'existaient pas: l'intervention d'un instructeur sénior a permis de rétablir l'autorité de l'organisation».

Une hiérarchie de la preuve incarnée

Chendan Cui-Laughton a aussi mis en lumière une hiérarchie graduée de pratiques communicatives pour accomplir l'autorité, soit les affirmations verbales, les démonstrations visuelles, les démonstrations du maître et le toucher de test. Le toucher rival représente la forme la plus intense de communication. 

«Le ressenti laisse entendre que le corps et le mouvement parlent d'eux-mêmes, explique François Cooren. C'est intéressant parce que l'autorité passe par la démonstration d'une capacité par le corps.» 

De fait, dans les arts martiaux traditionnels chinois, il n’existe pas de système de ceintures de couleur comme dans les arts martiaux occidentaux. Bien qu’un système de grades Duanwei (段位) ait été introduit et promu au sein de la communauté des arts martiaux, ces titres déterminent rarement l’autorité dans la pratique quotidienne. 

«Ce qui compte, c’est la compétence et non la symbolique d’une ceinture, note Chendan Cui-Laughton. C’est la manière dont vous pratiquez votre art, votre dévouement, votre persévérance et votre maîtrise corporelle qui importent.»  

Ainsi, la légitimité de l’autorité est relationnelle et fondée sur la pratique plutôt que standardisée ou codifiée visuellement. 

Par ailleurs, sa recherche montre également qu'un maître peut créer sa propre école seulement après avoir démontré qu'il est aussi compétent que ses maîtres d'origine. «C'est une négociation entre la lignée et sa particularité, remarque Boris Brummans. Comme dans le jazz: freedom in the groove!» 

Au-delà des arts martiaux

Selon les professeurs Brummans et Cooren, les implications de cette recherche dépassent le monde des arts martiaux.  

«La thèse de Chendan démontre comment l'autorité est incarnée dans les interactions quotidiennes, dans un contexte peu connu en Occident, mentionne Boris Brummans. Ça nous fait réfléchir sur le fait que l'autorité qu'on observe dans les organisations, c'est une chose de surface: cette étude montre qu'il faut voir ce qui est en dessous, derrière ce qui est formalisé.» 

Le concept d'autorité différentielle offre ainsi une perspective pour explorer d'autres contextes organisationnels où la connaissance se transmet par le contact et la coprésence soutenue.  

«Un médecin a certes un diplôme, mais c'est aussi par son action, sa manière d'ausculter ou de toucher le corps de ses patients que sa véritable autorité se manifeste et qu'elle peut être ressentie», illustre-t-il. 

En incorporant une théorie ancestrale chinoise dans la recherche en communication organisationnelle, cette étude répond également aux appels à revisiter ce champ d’études. «Les mots aussi ont une valeur, mais dans les arts martiaux et dans bien d’autres domaines, c'est par le corps que l'autorité se transmet», conclut Boris Brummans.

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