Comment s'établit l'autorité dans une organisation où les diplômes et les titres comptent moins que la maîtrise incarnée par le corps?
C'est la question au cœur d'une recherche ethnographique menée par la doctorante Chendan Cui-Laughton sous la codirection des professeurs Boris Brummans et François Cooren, du Département de communication de l’Université de Montréal.
Pendant 97 jours, entre 2016 et 2019, au fil de plus de 400 heures d'observation, Chendan Cui-Laughton a étudié la vie d'une organisation de taï-chi à Zhengzhou, en Chine, pour comprendre comment l'autorité se construit et se transmet.
Son étude, publiée dans la revue Management Communication Quarterly, propose le concept d'autorité différentielle pour saisir les mécanismes par lesquels la légitimité s'accomplit à travers des pratiques corporelles dans ces organisations basées sur la lignée.
Une autorité qui rayonne en cercles concentriques
L'autorité différentielle s'appuie sur un modèle social élaboré par le sociologue chinois Fei Xiaotong dans les années 1940. Selon ce modèle, appelé chaxugeju, les relations sociales en Chine se propagent vers l'extérieur à partir de soi, un peu comme les ondes créées par une pierre lancée dans l'eau.
«La personne qui a de l'autorité dégage une certaine force, indique François Cooren. Plus on est près de cette personne, plus on est habité par cette autorité, d'où l'importance d'être proche des gens en situation de pouvoir pour montrer qu'on a une affiliation avec eux.»
Dans les organisations d'arts martiaux chinois traditionnels, cette autorité ne repose pas uniquement sur la position institutionnelle ou le charisme personnel «comme dans la typologie classique de Max Weber: elle doit être mise en acte à travers des pratiques répétables qui authentifient le statut d'une personne en tant que transmetteur légitime de la connaissance de lignée», écrivent les auteurs de l’étude.