Plus de 2000 articles analysés par an
Chaque année, Langis Michaud passe au crible de 2100 à 2200 résumés d’articles scientifiques. «Je demande à la base de données Web of Science de mettre en évidence tout ce qui touche à la myopie: une erreur réfractive, des lunettes, un traitement, peu importe… Je fais aussi un choix personnel et éditorial des articles que je trouve les plus intéressants et les plus pertinents sur le plan clinique», dit-il.
Après le tri, l’élimination des doublons et le classement, il dégage les tendances scientifiques. En triant et en classant les articles, il observe des tendances émergentes. Certaines étaient inimaginables il y a cinq ans. «Dans les deux dernières années, beaucoup d’articles ont parlé de nutrition et du microbiote intestinal. Par rapport à la myopie, ça semble éloigné! Mais c’est une cascade inflammatoire qui commence dans l’intestin, et l’on a observé de l’inflammation associée à la forte myopie, relate-t-il. En limitant cette inflammation, on pourrait peut-être dans le futur ralentir la progression de la myopie.»
La myopie reconnue aujourd’hui comme une maladie
Pendant longtemps, la myopie a été perçue comme une simple erreur réfractive, aisément corrigeable avec des lunettes. Cette vision est aujourd’hui dépassée.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) tirait déjà la sonnette d’alarme en 1995. Depuis, les preuves se sont multipliées, montrant que la myopie n’est pas un défaut visuel bénin. L’œil myope s’allonge progressivement de manière pathologique et, plus il s’allonge, plus il devient fragile. Langis Michaud explique cette mécanique par cette métaphore: «C’est comme si l’on avait tous la même chemise. Si je prends 20 kilos, les coutures vont lâcher. Pour l’œil, c’est pareil: quand il s’étire, la rétine craque, se déchire, se décolle.» De nombreuses complications sont alors possibles: décollement de la rétine, glaucome, cataracte précoce et, dans les pires cas, des hémorragies rétiniennes proches de celles observées dans la dégénérescence maculaire qui pourraient entraîner la cécité.
L’OMS considère désormais la myopie comme un facteur de cécité évitable et l’Académie nationale des sciences des États-Unis la reconnaît comme une maladie. Les professionnels ont alors l’obligation d’intervenir, non seulement pour corriger la vue, mais également pour informer la personne atteinte, prévenir et ralentir la progression de la myopie.
Prévenir la myopie: sortir, bouger, dormir, manger mieux
Si la génétique compte pour environ 30 % du risque de souffrir de myopie, l’environnement reste déterminant, et plusieurs actions simples peuvent améliorer la situation.
La première mesure prouvée par de multiples études consiste à encourager les enfants à passer environ deux heures par jour à l’extérieur. La lumière naturelle stimule la production de dopamine rétinienne, une molécule clé qui limite l’allongement de l’œil, et les enfants profitent en outre d’un environnement visuel plus riche. Retarder l’apparition de la myopie, même de quelques mois, permet de diminuer grandement le risque de forte myopie à l’âge adulte.
La gestion du temps d’écran constitue un autre élément essentiel. Selon Langis Michaud, «les parents ne devraient pas considérer la tablette comme un objet calmant pour leur bébé dans son carrosse. Ils devraient viser zéro écran avant l'âge de 2 ans. L'écran lui-même n'est pas tellement dommageable, c'est la distance à laquelle on le regarde qui l’est». Entre 2 et 10 ans, des études recommandent de limiter l’exposition aux écrans à environ une heure par jour, en excluant les périodes consacrées aux devoirs. Idéalement, l’enfant devrait faire une pause de deux à trois minutes toutes les demi-heures et maintenir une distance d’au moins 35 à 40 cm de l’écran, quand on sait que les téléphones sont particulièrement problématiques, puisqu’ils sont souvent tenus beaucoup plus près.
L’hygiène de vie complète ce triptyque préventif. Une activité physique régulière, un sommeil suffisant et une alimentation pauvre en sucre et en sel contribuent à réduire l’inflammation et la résistance à l’insuline, deux facteurs associés à une progression plus rapide de la myopie. De plus, prévenir l’obésité infantile s’avère important, car elle constitue un facteur aggravant bien étayé.
Traiter la myopie grâce au flou
Le traitement de la myopie a été révolutionné par la découverte que la rétine périphérique jouait un rôle dominant dans le processus de croissance oculaire, contrairement à la vision centrale. Les traitements modernes doivent donc corriger la vision centrale tout en créant une zone de flou thérapeutique en périphérie. La prescription de lentilles ou de verres unifocaux ordinaires est déconseillée, car cela envoie de «mauvais signaux à la rétine qui incitent l'œil à continuer de s'allonger», indique Langis Michaud.
Les outils disponibles pour ralentir la progression de la myopie sont aujourd’hui nombreux. L’orthokératologie repose sur le port de lentilles pendant la nuit qui modèlent temporairement la cornée afin de créer un flou visuel bénéfique sur la périphérie de la rétine. Les lentilles les plus récentes présentent une zone centrale plus petite, ce qui renforce cet effet et améliore le contrôle de l’allongement de l’œil, responsable de la progression de la myopie. L'orthokératologie est considérée comme une stratégie sûre et efficace lorsque l'hygiène et les soins appropriés sont respectés.
Les lentilles souples multifocales sont conçues pour avoir un pouvoir convexe plus élevé en périphérie. Les lunettes à défocalisation périphérique fournissent elles un niveau marqué de défocalisation.
Enfin, pour ce qui est des traitements pharmacologiques, l'atropine à faible dose est la seule molécule considérée comme efficace pour la gestion de la myopie. Le dosage de 0,05 % se révélerait le plus optimal, car il combinerait l'efficacité clinique avec une réduction des effets secondaires, contrairement au dosage de 0,01 %, qui peut stabiliser la réfraction, mais pas la longueur axiale.
Personnaliser les traitements
Tous ces traitements fonctionnent, mais ils ne conviennent pas de la même manière à tous les enfants.
La stratégie choisie dépend de nombreux paramètres, notamment l’âge, la vitesse de progression, la longueur axiale, l’origine ethnique, les préférences du patient, la capacité à manipuler des lentilles et le budget familial. «Prenez une petite fille de sept ans très myope, asiatique, avec un œil déjà très long: on ne peut pas se permettre d’attendre. Il faut y aller fort, parfois en combinant deux traitements. À l’inverse, un enfant caucasien légèrement myope pourra très bien répondre au port de lunettes spécialisées», illustre Langis Michaud.
L’observance thérapeutique reste le nerf de la guerre. «Des lunettes qui restent dans leur étui, ça ne traite rien. Des lunettes portées de façon constante, oui, mentionne le professeur. Je demande toujours au jeune et à ses parents s’ils sont prêts à suivre ce traitement tous les jours. Parce que c’est un engagement.»
Langis Michaud souligne aussi que le Canada est en avance: «On a ici plusieurs modèles de lunettes à défocalisation approuvés par Santé Canada, contrairement aux États-Unis. C’est un luxe que peu de pays ont.»
La lumière rouge, une technologie dangereuse à éviter
Certaines approches thérapeutiques suscitent toutefois de fortes préoccupations. C’est le cas des dispositifs utilisant des lasers rouges proposés pour ralentir la progression de la myopie. Si les premiers résultats annoncés à la suite d’études menées sur des poulets semblaient prometteurs, des cas de dommages rétiniens ont rapidement été signalés chez les humains en Chine.
Des analyses biochimiques ont montré une destruction temporaire d’environ 20 % des cellules photoréceptrices après exposition. «J'appelle ça faire du barbecue avec la rétine tellement l’exposition est intense», déclare Langis Michaud.
La Chine a d’ailleurs reclassé ces appareils dans une catégorie de dispositifs médicaux à risque élevé. Le Canada, pour sa part, n’en autorise aucun.
Une urgence mondiale de santé publique
La myopie constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique, entraînant des coûts économiques colossaux liés à la perte de productivité, aux prises en charge médicales. «Certaines estimations évoquent jusqu’à 240 milliards de dollars américains de pertes économiques mondiales par an», remarque Langis Michaud.
Il conclut: «La myopie est un axe de recherche clinique prioritaire pour notre équipe à l’École d’optométrie. Nous avons élaboré des approches de prise en charge très efficaces. Une étude rétrospective réalisée sur deux ans montre que la progression de la myopie chez nos jeunes patients demeure inférieure à la croissance normale de l’œil. Ces résultats sont particulièrement encourageants, puisqu’une moindre évolution réduit le risque de complications futures. Sans faire disparaître la myopie, nos méthodes permettent d’en freiner l’avancement presque complètement.»