Le régime dictatorial des Duvalier 40 ans après

En 5 secondes Quarante ans après la chute des Duvalier, chercheurs et artistes s’interrogent sur l’héritage, la mémoire et l’impunité d’une dictature.
François Duvalier

À l’occasion d’une semaine d’activités à l’Université de Montréal sur les mémoires de la dictature haïtienne des Duvalier, le colloque international «La dictature des Duvalier 40 ans après: mémoire, histoire, héritages» entend ouvrir le débat, croiser les disciplines et aborder les héritages politiques, sociaux et culturels de ce régime politique autocratique, à l’heure où les dictatures connaissent un regain à l’échelle mondiale. Il se tiendra les 5 et 6 février au Carrefour des arts et des sciences. 

Nous nous sommes entretenus avec Emeline Pierre, professeure au Département des littératures de langue française de l’UdeM, qui a organisé ce colloque.

Questions Réponses

Pourquoi était-il important, pour vous, d’organiser ce colloque 40 ans après la chute de la dictature des Duvalier? 

Ce projet est né à l’initiative d’un collègue, Ulysse Mentor, docteur en littératures française, francophone et comparée de l’Université Paris 8. Il l’a proposé à ma collègue Virginie Belony, professeure d’histoire à l’Université de Montréal, puis à moi-même. 

Pour nous, qui sommes issus de la diaspora haïtienne, il était essentiel de revenir sur cette période et de faire un état des lieux du duvaliérisme. C’est un sujet encore largement méconnu ou très peu traité, que ce soit dans les études haïtiennes ou caribéennes ou dans la société en général. 

Virginie Belony est d’ailleurs spécialiste de cette question. Elle a consacré sa thèse au duvaliérisme et mesure combien le silence demeure grand au sein de la communauté haïtienne autour de ce régime. Quarante ans après la chute de la dictature, il nous a semblé nécessaire de proposer un bilan didactique, mais aussi de l’inscrire dans une mémoire institutionnelle plus longue. Dans les années 1970, plusieurs colloques avaient été organisés sur le sujet. Un symposium avait été ainsi tenu à l’Université de Montréal conjointement avec l’institut des études haïtiennes de New York. Mais ces rencontres sont devenues beaucoup plus rares depuis.

Quels angles avez-vous privilégiés pour aborder ce sujet? 

Il s’agit d’un colloque résolument pluridisciplinaire, où se côtoieront les sciences sociales et les sciences humaines: science politique, histoire, littérature, anthropologie, géographie, muséologie, philosophie, sciences religieuses, urbanisme, droit, mais aussi recherche-création. 

Une table ronde est par exemple consacrée aux arts et aux représentations de la dictature, avec la participation de l’artiste Manuel Mathieu et de la réalisatrice Rachèle Magloire. Nous avons également veillé à la diversité des affiliations et des provenances géographiques. Il était important que des chercheuses et chercheurs basés en Haïti puissent y participer, en présentiel ou à distance, aux côtés de collègues venant d’autres régions, comme le Maroc, la Pologne, les États-Unis, la Suisse ou encore la Guadeloupe. 

Nous souhaitons aussi donner la parole à des acteurs associatifs et à des gens de la société civile afin de croiser des regards qui, habituellement, se rencontrent peu. Nous recevrons le cinéaste haïtien Feguenson Hermogène, qui nous présentera son court métrage documentaire La déchirure, ainsi que Maryse Legagneur; la projection de son film Le dernier repas clôturera la semaine d’activités. 

Enfin, un accent particulier a été mis sur les violences subies par les femmes, avec un panel entièrement consacré à cette question. 

Quelle place occupe la littérature dans ce travail de réflexion? 

De nombreux auteurs ont abordé le duvaliérisme, notamment à travers la question de l’impunité. Pour ma part, je me suis intéressée à un roman policier récent, Furie Caraïbe, de Stéphane Pair, publié il y a deux ans, qui revient sur un massacre survenu en 1964 sous la dictature des Duvalier. Comme souvent, aucun coupable n’est officiellement désigné. Mais le roman met en scène une enquête et ouvre la possibilité d’une justice symbolique. C’est, selon moi, l’un des rôles fondamentaux de la littérature: raconter l’Histoire avec un grand H, offrir des clés de compréhension et lutter contre l’oubli. 

Les recherches de mon collègue Ulysse Mentor portent quant à elles sur un siècle de violence dans la littérature – de 1915 à 2015 –, c’est une manière d’inscrire la dictature dans une histoire plus longue. 

À l’heure où l’on observe la montée de régimes oppressifs dans plusieurs régions du monde, en quoi ce colloque est-il particulièrement actuel? 

C’est précisément pour cette raison que le colloque a pour thème «Mémoire, histoire, héritages». À partir du cas haïtien, il s’agit d’ouvrir une réflexion plus large sur les dictatures, leurs mécanismes et leurs continuités. 

L’objectif n’est pas seulement d’analyser le passé, c'est aussi d’entrer en dialogue avec le présent et d’observer ce qui se joue ailleurs.  

Ce que nous voulons montrer, c’est que les logiques de violence et d’impunité se répètent dans différents contextes. Organiser ce colloque, c’est donc tenter d’établir des formes de vérité, ou plutôt de faire entendre une pluralité de vérités, face à ce que fut la tragédie de la dictature duvaliériste. 

Suggestions de lecture sur le régime duvaliériste

Emeline Pierre conseille ces quatre livres:  

  1. Marie-Célie Agnant, Femmes au temps des carnassiers, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2015. https://umontreal.on.worldcat.org/oclc/919014230  
    Dans ce roman où une journaliste relate son histoire à sa petite-fille, Marie-Célie Agnant place l’acte de raconter comme forme de résistance.
  2. Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous, Montréal, Boréal, 2010. https://umontreal.on.worldcat.org/oclc/505279908 
    Dans ce récit autobiographique, Dany Laferrière raconte sa dernière nuit à Port-au-Prince avant de fuir le régime dictatorial des Duvalier.
  3. Yanick Lahens, Bain de lune, Paris, Sabine Wespieser éditeur, 2014. https://umontreal.on.worldcat.org/oclc/887575445  
    Prix Fémina 2014, cette saga familiale raconte l’histoire de trois générations de femmes haïtiennes au temps de la dictature des Duvalier.
  4. Marie Vieux-Chauvet, Amour, colère et folie, Paris, Zulma, c1968, 2015. https://umontreal.on.worldcat.org/oclc/908444811 
    Publié pour la première fois en 1968, ce recueil contenant trois récits («Amour», «Colère» et «Folie») dénonce le régime duvaliériste et fera l’objet de censure en Haïti durant toute la période du régime. 
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