Quand les chiffres sur l’esclavage mentent… et quand ils libèrent

En 5 secondes Une étude met en lumière un activisme noir fondé sur la numératie et montre comment des militants afro-américains ont retourné les statistiques contre l’esclavage au 19ᵉ siècle.
Durant la période «antebellum», près de 40 % des membres du Congrès possèdent ou ont possédé des esclaves.

On a souvent tendance à penser que les statistiques sont neutres. Des chiffres, après tout, ne prennent pas parti. Pourtant, l’histoire montre qu’ils peuvent être instrumentalisés, manipulés et mis au service des pires idéologies. Mais elle montre aussi que les chiffres peuvent devenir des armes politiques entre les mains de celles et ceux qu’ils sont censés écraser. 

C’est précisément ce qu’illustre Meagan Wierda, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal, dans une nouvelle étude. Elle revient sur un épisode de l’histoire américaine: au cœur des années 1840, des Afro-Américains libres de New York ont utilisé les statistiques non pas pour se défendre symboliquement, mais pour démonter méthodiquement les arguments des défenseurs de l’esclavage.

Des chiffres au service de l’esclavage 

En 1840, les États-Unis réalisent leur sixième recensement décennal. Pour la première fois, l’État fédéral demande aux agents recenseurs de comptabiliser les personnes qualifiées de «folles» ou d’«idiotes», des termes alors employés pour désigner la maladie mentale et le handicap intellectuel. L’objectif affiché est administratif. Les conséquences, elles, seront profondément politiques. 

Les données alors recueillies indiquent que les Afro-Américains vivant dans les États libres du Nord seraient bien plus touchés par la folie et le handicap mental que les personnes noires réduites en esclavage dans le Sud. Plus troublant encore, dans certaines villes du nord-est où il n’y avait aucun, ou presque aucun, habitant noir, le recensement en dénombrait pourtant plusieurs déclarés atteints de maladie mentale. Ces chiffres sont manifestement faux. Ils vont pourtant circuler très vite. 

Pour comprendre pourquoi ces données erronées ont été si facilement acceptées, il faut se replacer dans le contexte politique et économique de la période dite «antebellum», qui s’étend approximativement de 1812 à 1861. À cette époque, près de 40 % des membres du Congrès possèdent ou ont possédé des esclaves. Ils ont un intérêt matériel direct à préserver l’institution esclavagiste. 

Mais l’enjeu dépasse largement l’économie. Les chiffres du recensement s’inscrivent dans une culture fortement marquée par ce que Meagan Wierda nomme l’«antinoirisme»: «J’entends par là un système de domination raciale. Ce n’est pas seulement une question de préjugés ou de sentiments anti-Noirs, mais un système qui considère les personnes noires comme inférieures et cherche activement à fabriquer ou à maintenir cette infériorité», mentionne-t-elle. 

Les personnes noires libres et celles asservies sont alors soumises à un traitement quotidien qui les décrit comme moins intelligentes, moins capables et même moins humaines, que ce soit dans la législation, la littérature, les arts, la religion ou l’espace public. Dans ce contexte, les chiffres du recensement apparaissent comme une confirmation scientifique de croyances déjà bien enracinées. 

 

Les statistiques comme argument politique 

Les idéologues proesclavagistes s’emparent immédiatement des données du recensement de 1840. Selon eux, ces chiffres prouvent ce qu’ils affirmaient déjà: la liberté serait néfaste aux personnes noires, tandis que l’esclavage améliorerait leur santé, leur condition morale et leur situation sociale. 

John C. Calhoun, figure centrale du camp en faveur de l'esclavage, joue un rôle clé dans cette instrumentalisation. Dès 1837, il affirme que l’esclavage n’est pas un «mal nécessaire», mais un «bien positif». Il soutient que l’esclavage permettrait de «civiliser» des personnes noires décrites comme sauvages, qu’il produirait d’immenses richesses et qu’il libérerait les hommes blancs pour des activités jugées plus nobles, telles que la politique ou le droit. 

Comme le rappelle Meagan Wierda, «la génération précédente avait tendance à considérer l’esclavage comme un mal nécessaire. Avec la génération de Calhoun, on passe à une défense ouverte de sa nécessité». 

En 1844, l’homme invoque les chiffres du recensement pour défendre l’annexion du Texas et l’expansion de l’esclavage vers l’Ouest. Son raisonnement est simple: là où l’esclavage a été aboli, les Noirs sombrent dans la criminalité, la pauvreté et la folie; là où il perdure, ils prospèrent. Étendre l’esclavage reviendrait donc, selon lui, à étendre ses prétendus bienfaits. Le discours hostile aux personnes noires et le projet expansionniste sont alors étroitement imbriqués. 

 

Contester les chiffres… avec d’autres chiffres 

Face à cette offensive, on pourrait s’attendre à ce que les Afro-Américains rejettent en bloc les statistiques, perçues comme un outil de domination. C’est l’inverse qui se produit. À New York, des militants noirs décident de répondre sur le même terrain: celui des chiffres. 

En 1844, ils rédigent un mémorial adressé au Sénat des États-Unis pour dénoncer les erreurs du recensement de 1840. Ils ne réclament pas l’abolition de l’esclavage, ce qui aurait été immédiatement bloqué par les règles parlementaires, mais la correction de données inexactes.  

Pour Meagan Wierda, il ne s’agit pas d’un simple calcul stratégique: «Ils se souciaient de l’exactitude des données parce qu’ils comprenaient les enjeux liés aux indicateurs quantitatifs dans leur représentation. Les chiffres avaient un tel poids épistémique que leur perversion méritait d’être dénoncée en elle-même», observe-t-elle.  

Les militants démontrent méthodiquement les incohérences internes du recensement: comment peut-on compter des personnes noires déclarées «folles» dans des villes où aucun Afro-Américain ne réside? Ils produisent des tableaux comparatifs où l’erreur devient immédiatement visible. 

Le médecin et intellectuel James McCune Smith joue ici un rôle central. Formé à l’Université de Glasgow, il maîtrise les «statistiques morales» alors utilisées en Europe pour évaluer l’état sanitaire et social des populations. Il montre alors que «seulement 15,49 % des esclaves vivent plus de 36 ans, tandis que 22,68 % des personnes de couleur libres des États libres vivent plus de 36 ans, soit un avantage de 7,19 % pour les personnes de couleur libres». En chiffres absolus, il estime que l’esclavage a écourté la vie de plus de 179 000 personnes. Il parle de morts «produites par l’esclavage». 

Comme le souligne Meagan Wierda, «dans un contexte où les esclavagistes se présentent comme des paternalistes bienveillants, pouvoir, à l’aide de statistiques, remettre en cause cette bienveillance est un geste d’une puissance considérable». 

 

Une culture des nombres 

Meagan Wierda démontre que l’épisode du recensement de 1840 et sa réponse mettent en lumière l’existence d’une culture plus large de la numératie au sein de la population noire américaine. «Les compétences numériques sont non seulement la capacité à comprendre ou à manipuler les nombres, mais aussi, et c'est tout aussi important, la capacité à saisir leur utilité politique et les enjeux qui en découlent», dit-elle. 

À New York, cette culture s’enracine notamment dans les African free schools, fondées dès la fin du 18siècle. L’arithmétique y est enseignée au même titre que la lecture et l’écriture. Apprendre à compter, à mesurer et à comparer est perçu comme une compétence essentielle à l’autonomie. Plusieurs des militants engagés dans la contestation du recensement ont fréquenté ces écoles, où l’on apprend à manier tableaux, proportions et comparaisons, autant d’outils utilisés plus tard contre les raisonnements proesclavagistes. 

Les Afro-Américains ne se contentent donc pas de rejeter des chiffres hostiles. Ils les mettent en doute, les comparent et les corrigent. En s’attaquant à l’inexactitude des données officielles, ils font ressortir des erreurs techniques et contestent le pouvoir même de l’État à définir qui recense et comment. Cette démarche inverse le rapport habituel entre domination et quantification. Les personnes noires réduites à des catégories abstraites ou à des anomalies statistiques se présentent ainsi comme des acteurs capables de produire leurs propres mesures et d’en tirer des conclusions politiques. Elles ne sont plus seulement comptées: elles comptent.  

«La numératie a permis aux militants noirs non seulement de s'engager dans des actes de calcul au 19siècle, mais aussi de mesurer l'importance épistémique croissante des chiffres d'une manière qui réaffirme leur succès en matière de liberté et qui a pu recadrer la violence de l'esclavage de manière quantitative», déclare Meagan Wierda. 

Loin d’être marginale, cette tradition annonce des figures plus connues de la fin du 19e et du début du 20siècle, comme W. E. B. Du Bois et Ida B. Wells, qui feront des statistiques un pilier de leur combat intellectuel.

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