D’abord, des freins invisibles
Les difficultés commencent souvent avant même d’entrer en relation, indique Tania Lecomte. Les études qu’elle mène montrent que plusieurs personnes atteintes de troubles mentaux vivent avec une estime de soi fragilisée, une confiance amoindrie et, surtout, la peur tenace d’être rejetées à cause de leur diagnostic.
La stigmatisation joue ici un rôle central. Beaucoup craignent d’être perçus comme dangereux, incompétents, instables ou incapables d’autonomie. Des craintes largement alimentées par des représentations sensationnalistes dans les médias et la fiction, mais rarement fondées dans la réalité, souligne la chercheuse.
Elle ajoute que le moment d’apparition du trouble pèse aussi dans la balance. «Chez les hommes, certains troubles psychotiques apparaissent à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, une période clé pour acquérir les habiletés sociales et amoureuses», dit-elle. Ainsi, les hospitalisations, les retraits sociaux et les occasions manquées peuvent freiner l’apprentissage de la séduction, de la communication intime et des codes relationnels.
Les femmes, de leur côté, rencontrent souvent des partenaires plus facilement, note Tania Lecomte. «Mais cela ne signifie pas pour autant des relations saines, nuance-t-elle. La vulnérabilité peut quelquefois attirer des personnes contrôlantes ou toxiques, ce qui amène d’autres difficultés.»
Des défis qui persistent
Ensuite, une fois en couple, les obstacles prennent d’autres formes. La stigmatisation reste encore présente: le ou la partenaire peut craindre l’imprévisibilité, remettre en question la compétence parentale ou redouter une perte d’autonomie.
Il y a aussi des défis plus directement liés aux troubles eux-mêmes, notamment la cognition sociale, mentionne Tania Lecomte. Il s’agit de la capacité à comprendre les intentions de l’autre, à interpréter correctement les signaux sociaux, à reconnaître ses émotions et celles de son ou sa partenaire.
S’ajoutent dans certains cas des questions d’image corporelle ou de difficultés sexuelles – liées notamment à la prise de médicaments – qui alimentent l’anxiété et la peur de ne pas être à la hauteur.
Un message d’espoir
Pourtant, Tania Lecomte ne s’est pas arrêtée à ces constats. À ses yeux, aimer et être aimé est un besoin fondamental, pas un privilège réservé à quelques-uns. «Pendant longtemps, rappelle-t-elle, la société a refusé ce droit aux personnes vivant avec des troubles mentaux, allant jusqu’à les exclure de la parentalité, de la vie de couple, voire de la vie sociale tout court.»
Or, la réalité est tout autre, insiste la chercheuse. Aujourd’hui, poursuit-elle, on sait que près de 70 % des personnes vivant avec des troubles mentaux graves peuvent mener une vie autonome et satisfaisante. «Certaines travaillent, élèvent des enfants, enseignent, font de la recherche, parfois sans que leur entourage sache qu’elles ont un diagnostic psychiatrique», dit-elle.
C’est d’ailleurs dans cette optique que la psychologue a conçu une intervention de groupe nommée «À deux, c’est mieux». En 12 rencontres, les participants travaillent sur leurs obstacles personnels, leurs valeurs, leurs attentes relationnelles, la communication, les effets de la médication sur la sexualité, la gestion des conflits et le dévoilement du trouble mental.
Et selon Tania Lecomte, les résultats parlent d’eux-mêmes: les participants gagnent en confiance, multiplient les occasions de rencontre, développent leur empathie et leur capacité à se mettre à la place de l’autre. Et il arrive que ces effets s’accompagnent d’une diminution générale des symptômes et d’un sentiment accru de connexion sociale.
Changer le regard
Pour Tania Lecomte, une des barrières majeures de l’accès à l’amour pour les personnes vivant avec un trouble mental reste la stigmatisation liée à la méconnaissance de ces troubles.
«Il y a un problème avec les catégories de diagnostic parce qu’elles mettent une étiquette sur les gens. Quand on pense à un trouble psychotique, on s’imagine que la personne vit dans une réalité altérée, qu’elle se parle toute seule en se berçant, comme dans les films. Mais les gens ne vont pas mal tout le temps, ce sont des épisodes. Et il y a des personnes qui ne vont connaître qu’un seul épisode de maladie mentale dans leur vie», signale-t-elle.
Bref, il y a autant de profils qu’il y a d’individus, un même diagnostic ne veut pas dire des trajectoires, des forces et des défis identiques.
«Quand on demande “Sortiriez-vous avec quelqu’un qui a un diagnostic de schizophrénie?”, la réponse est la plupart du temps négative. Mais si je vous présentais quelqu’un sans vous dire que la personne a reçu un diagnostic de trouble mental, et que vous passiez du temps ensemble, il est bien possible que vous la trouviez super sympathique ou charmante», insiste la chercheuse.
Le message, de plus en plus appuyé par la science, est donc clair: avec de l’accompagnement, des outils et un regard plus nuancé, l’amour n’est pas hors de portée.