Quand le corps se laisse capter

En 5 secondes Le 5 à SAT de la Société des arts technologiques a mis en lumière des pratiques artistiques transformant données corporelles et mouvements en performances interactives inédites.
Le 2 février dernier, la Société des arts technologiques accueillait artistes, chercheurs et développeurs.

Le 2 février, la Société des arts technologiques (SAT) accueillait un cinq à sept sur le thème des arts et des sciences. Artistes, chercheurs et développeurs se sont retrouvés pour explorer des pratiques mêlant création artistique, recherche scientifique et technologies numériques. Dans une ambiance conviviale, la soirée a mis en lumière des projets collaboratifs tout en favorisant les échanges entre les mondes de l’art et de la recherche. 

Erin Gee, professeure adjointe à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, a notamment présenté un projet mené en partenariat avec l’équipe de recherche et développement de la SAT et qui s’inscrit dans le cours de lutherie numérique et systèmes interactifs qu’elle donne à la Faculté de musique. Ce cours offre un espace d’expérimentation pour concevoir ses propres instruments audionumériques ou installations interactives à l’aide de capteurs, d’actionneurs et de microcontrôleurs tout en explorant les liens entre corps, technologie et performance. 

La rétroaction biologique comme matière de création

Erin Gee a présenté les résultats d’une collaboration de recherche en cours avec la SAT autour de technologies de rétroaction biologique (biofeedback) en temps réel appliquées à la recherche-création musicale. «Le biofeedback consiste à utiliser des données qui viennent d’un corps vivant», explique-t-elle. Respiration, conductivité de la peau et battements du cœur sont enregistrés par différents capteurs, puis traités et transformés en matériau sonore.  

Ces données physiologiques sont restituées en temps réel, créant une interaction constante entre le corps et l’environnement sonore. «Avec ces signaux, on obtient un cycle où un sujet reçoit des sons auxquels son corps réagit. Les capteurs encodent le corps comme des signaux qui sont amplifiés, transformés en son, et le cycle continue», décrit-elle. 

Une démarche futuriste? Pas du tout. Pour Erin Gee, «c’est même quasiment rétro», souligne-t-elle. Dès les années 1970, des musiciens exploraient déjà la rétroaction biologique musicale. «Le compositeur méconnu Manford Eaton aurait évoqué des recherches qu’il menait alors combinant musique, biofeedback et électrochocs», ajoute la professeure. 

Erin Gee qualifie sa démarche de «postmusicale». La musique y est envisagée dans une approche expérimentale: «Penser la musique au-delà de nos conceptions classiques, c’est penser à la manière dont elle agit sur nos corps et sur nos expériences sensorielles», indique-t-elle.  

Cette approche accorde une place centrale à l’expérience vécue. Sa pratique intègre des stratégies de performance. «Bien sûr, j’adore la technologie! Mais je suis aussi une artiste et j’utilise comme matériel ce que j’observe dans le moment présent, que ce soit le bruit, le contact visuel, l’attention personnelle, les mouvements de la tête face à l’instruction verbale», précise la chercheuse. 

Visualiser les données comme partition

Erin Gee était accompagnée de Nicolas Bourgeois, qui étudie à la maîtrise en composition et création sonore à la Faculté de musique de l’UdeM. L’auxiliaire d’enseignement dans le cours de lutherie numérique a présenté son travail mené dans le cadre de cette collaboration, situé au croisement de la performance et de la conception maison d’instruments. Il lui a été demandé de concevoir une interface de visualisation de données biométriques. 

Son travail a consisté à synchroniser des flux de données physiologiques captées avec des contenus multimédias. «L’idée, c’était d’en faire des partitions à partir de la lecture des données et de leur visualisation à travers le temps», mentionne l’auxiliaire. Ces partitions permettent de décrire et de revisiter des états émotionnels et physiques vécus: «Ça peut mener à recréer certains états ou à reprojeter une captation de performance en y associant les signes vitaux et les données biométriques des participants.» 

Nicolas Bourgeois a également présenté des gants interactifs conçus dans le cadre de sa formation, les décrivant ainsi: «L’accélération, la flexion des doigts et la pression sur la peau vont altérer le son en temps réel.» À travers ces dispositifs, le mouvement devient une composante centrale de la création sonore, ce qui l'amène à se demander parfois «si ce que je fais relève de la danse ou de la musique. Je pense que c’est un peu tout ça».

Un corset interactif

Luana Belinski, également auxiliaire de recherche et étudiante de maîtrise à l’UQAM sous la codirection d’Erin Gee, a présenté un projet de corset interactif destiné à une danseuse ou un danseur et conçu pour réagir à la respiration.  

Ce dispositif explore comment la technologie peut transformer les schémas corporels dès le processus chorégraphique. «Les augmentations technologiques sont souvent utilisées pour la scénographie ou pour accentuer certains mouvements. Mon projet vise plutôt à intégrer ces signaux directement dans la gestuelle et l’interprétation», détaille l’étudiante. 

Elle s’intéresse aussi à la manière dont le public perçoit ces dispositifs. «Rendre perceptibles ces processus internes permet d’amplifier des phénomènes de résonance esthétique et de simulation interne. En donnant à voir ou à entendre des données physiologiques, le dispositif modifie la manière dont le public entre en relation avec la performance», souligne-t-elle. 

En reliant mouvements, sons et technologies, ces recherches ouvrent un espace où chaque corps devient à la fois créateur et récepteur et où le public participe à une expérience partagée inédite.  

Partager