Ces profs qui sautent à pieds joints dans l’IA

En 5 secondes Devant l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle, certains professeurs ont choisi de l’intégrer à leurs activités pédagogiques plutôt que de la bouder ou de la bannir.
Les illustrations de ce reportage ont été générées par Midjourney, un programme qui utilise l’intelligence artificielle générative. La requête a été formulée dans ChatGPT grâce à une description, en anglais, des thèmes abordés dans l’article. Pour bonifier les illustrations créées, la requête a été modifiée plusieurs fois par l’illustrateur afin d’obtenir le résultat souhaité.

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UdeMmagazine Article 3 / 13

Elle bouscule, émerveille, effraie, décourage, fascine. L’intelligence artificielle (IA) ne laisse personne indifférent. Dans l’enseignement supérieur, elle invite à repenser, revoir, réfléchir, baliser. Car enseigner à l’université à l’ère de l’IA comporte son lot de remises en question: comment évaluer les apprentissages si une partie du travail peut être réalisée en quelques secondes par une machine? Comment capter l’intérêt en classe lorsqu’on peut résumer des notes de cours en un clic?

Une enquête menée à l’Université de Montréal cette année révèle que 73,5 % des étudiantes et étudiants utilisent ChatGPT ou l’intelligence artificielle générative (IAG) régulièrement (au moins quelques fois par mois). Devant cette réalité, des membres du corps enseignant partent de la prémisse que l’IA est bien implantée et choisissent de l’intégrer avec enthousiasme et créativité à leur enseignement.

Réfléchir avec l’IA

Parmi ceux et celles qui font de l’IA un outil pédagogique se trouve Ève Crépeau, professeure de clinique en nutrition. Avant, elle demandait à ses étudiants et à ses étudiantes de lire un article scientifique sur la gestion du poids et de s’y référer pour répondre à une question qu’un client pourrait poser. Désormais, ils interrogent directement ChatGPT, puis doivent en analyser la réponse. Elle veut ainsi aiguiser leur esprit critique vis-à-vis de cette technologie présente dans la société et appelée à transformer leur future pratique. Un exercice qui permet donc de susciter des réflexions sur la crédibilité et l’éthique professionnelle.

73,5 %

C’est la proportion des étudiantes et étudiants qui utilisent ChatGPT ou l’intelligence artificielle générative au moins quelques fois par mois, d’après une enquête menée à l’Université de Montréal en 2025.

«Oui, ChatGPT peut fournir une réponse correcte, dit la nutritionniste. Mais est-ce qu’elle est suffisante pour aider réellement un patient? Surtout quand il est question de gestion du poids, un sujet complexe qui nécessite beaucoup de nuances. ChatGPT a plutôt tendance à être très général et à manquer de profondeur, quand il n’est pas simplement en train d’énoncer des faussetés.»

Il faut ni plus ni moins former les gens à devenir “experts dans leur domaine avec l’IA”.

Ayla Rigouts Terryn, professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal

Alors que son champ d’activité flirte depuis longtemps avec les outils d’intelligence artificielle, elle invite les étudiantes et les étudiants à comparer les performances de plusieurs robots conversationnels dans la traduction de textes spécialisés. «Je veux qu’ils réfléchissent à la valeur ajoutée de ces outils. Lesquels sont les mieux adaptés selon les tâches? Quels sont les pièges à éviter? Quelles requêtes faut-il prioriser? Parfois, la bonne décision est aussi de ne pas les utiliser», mentionne-t-elle.

Ludique et actif

Bruno Poellhuber et Normand Roy, professeurs titulaires au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal, font aussi partie des enthousiastes. Axant leurs recherches sur les possibilités pédagogiques des technologies émergentes, ils connaissent très bien le potentiel, les promesses et les limites de l’IA.

Dans un récent séminaire d’innovation, les professeurs ont demandé de concevoir une expérience éducative devant intégrer l’IA et la réalité virtuelle. Avant de se lancer, les étudiantes et étudiants ont été formés quant aux risques et aux défis de ces technologies, tels que la désinformation, l’hallucination, la collecte de renseignements personnels ou encore l’empreinte écologique. Les enseignants ont été impressionnés par l’ingéniosité d’équipes ayant créé avec l’intelligence artificielle générative (IAG) des environnements virtuels eux-mêmes peuplés d’avatars animés par l’IAG capables de dialoguer en temps réel pour permettre des apprentissages aussi bien en biologie qu’en création littéraire.

«Depuis la pandémie, les étudiants et les étudiantes ont tendance à moins se présenter en classe, remarque Bruno Poellhuber. C’est d’autant plus vrai si le cours mise uniquement sur des approches magistrales classiques; ils ne veulent plus apprendre ainsi. Le mot clé, ici, c’est “apprentissage actif”.»

Cela résonne chez Julien Quang Le Van, professeur de clinique à la Faculté de pharmacie de l’UdeM, qui a la tâche d’enseigner aux groupes de première année les 50 médicaments les plus prescrits et leurs caractéristiques – nom commercial et appellation générique, classification, effets secondaires, dose typique, etc. Cherchant une façon ludique d’arriver à ses fins, il a commencé à demander à ses groupes d’utiliser Suno, un programme de production de musiques basé sur l’IA, pour composer des chansons avec le «palmarès» des 50 médicaments.

«C’est très aride comme matière, surtout lorsque l’on commence à peine le doctorat de premier cycle en pharmacie, souligne-t-il. Mais ensuite, avec toutes les chansons, je crée des listes de lecture qui peuvent être écoutées dans le métro par exemple et qui deviennent alors mnémotechniques.»

Julien Quang Le Van, professeur de clinique à la Faculté de pharmacie de l’UdeM, fait appel à ChatGPT pour créer des cas cliniques étayés et adaptés au niveau des étudiants et étudiantes.

Le pharmacien pousse aussi son utilisation de l’IAG plus loin. Il fait appel à ChatGPT pour créer des cas cliniques étayés et adaptés au niveau des étudiants et étudiantes. L’enseignant rédige des requêtes basées sur ses notes de cours et les lignes directrices canadiennes en précisant les caractéristiques souhaitées du patient fictif: âge, antécédents médicaux, comorbidités, habitudes de vie, signes vitaux, allergies, etc. Il prend même soin d’intégrer des consignes de diversité (quant à la profession, au genre et aux origines culturelles) et des photos pour humaniser l’expérience.

«L’IA génère ensuite un portrait détaillé et assez réaliste pour donner l’impression de se retrouver devant une vraie personne à la pharmacie, indique-t-il. Avant, les étudiantes et les étudiants n’avaient accès qu’à un ou deux cas cliniques pour se préparer à l’examen, aux stages et, ultimement, à la profession. Avec cet éventail infini de scénarios inventés mais plausibles, ils peuvent s’exercer à analyser diverses situations et à en extraire les informations pertinentes. Au final, ils développent leur raisonnement clinique beaucoup plus rapidement.»

Un complément, pas une substitution

Le degré de compréhension et d’aisance quant à l’IA varie d’un professeur à l’autre. Mais tous et toutes semblent s’entendre pour dire que ces plateformes ne pourront jamais remplacer la personne qui enseigne.

Juan Carlos Mildenberger, chargé de cours au Centre de langues de l’Université de Montréal, utilise fréquemment l’IA en classe pour corriger des textes et créer des activités d’écriture personnalisées en fonction du niveau et des champs d’intérêt de ses groupes. Il encourage le recours à cette technologie pour développer les compétences orales à la maison si l’on n’a pas accès à des interlocuteurs parlant la langue étudiée.

L’IA est un outil puissant, mais dénué d’émotions. L’humain demeure essentiel: il supervise, explique, contextualise.

Juan Carlos Mildenberger, chargé de cours au Centre de langues de l’Université de Montréal

«Dans l’apprentissage des langues, l’enseignant joue un rôle irremplaçable en précisant les nuances, en transmettant les accents, en éclairant les différences culturelles et en incarnant sa matière à travers son propre vécu», plaide-t-il.

Ayla Rigouts Terryn abonde dans le même sens et croit que le robot seul ne suffit pas. «Personne n’acceptera de vous payer si vous écrivez aussi bien que ChatGPT. Il faut la valeur humaine ajoutée pour qu’un travail en vaille la récompense», conclut-elle.


Des outils pour le personnel enseignant

Le corps enseignant de l’Université de Montréal n’est pas laissé à lui-même dans les questions d’intelligence artificielle. Le Centre de pédagogie universitaire offre de nombreuses ressources pour mieux comprendre les risques et les avantages de cette technologie.

Il propose par exemple un guide pratique pour intégrer l’intelligence artificielle générative à des tâches pédagogiques et apprendre à rédiger efficacement des requêtes. Ces procédures permettent entre autres de préciser des objectifs d’apprentissage, de créer des activités interactives ou de concevoir des questions d’examen.

À plus grande échelle, les membres des communautés enseignantes collégiale et universitaire peuvent aussi se tourner vers le nouveau cadre de référence du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec. Ce document permet d’explorer les possibilités pédagogiques de l’IA et de réfléchir aux défis éthiques qu’elle pose.

66,1 %

Les deux tiers du corps enseignant de l’UdeM disent utiliser régulièrement l’IA, générative ou non, dans leur travail.

Les illustrations de ce reportage ont été générées par Midjourney, un programme qui utilise l’intelligence artificielle générative. La requête a été formulée dans ChatGPT grâce à une description, en anglais, des thèmes abordés dans l’article. Pour bonifier les illustrations créées, la requête a été modifiée plusieurs fois par l’illustrateur afin d’obtenir le résultat souhaité.


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Tiré à 25 000 exemplaires, UdeMmagazine est publié à raison d’un numéro par année et s’adresse principalement à la grande famille diplômée et donatrice de l’Université de Montréal. L’impression du magazine respecte les normes d’écoresponsabilité forestière: le papier provient de forêts et d’autres sources contrôlées exploitées selon des principes de développement durable. 

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