L’intelligence artificielle, nouvelle arène des puissances mondiales

En 5 secondes Un ouvrage récent plonge au cœur des rivalités géopolitiques que suscite l’essor de l'IA et pose des questions qui dépassent largement le seul domaine technologique.
Les États-Unis demeurent le chef de file incontesté de l'écosystème de l’IA.

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La révolution de l'intelligence artificielle Article 19 / 20

L’intelligence artificielle (IA) n'est plus l’affaire des seuls ingénieurs et chercheurs en informatique. Elle est devenue un enjeu de pouvoir, un terrain de rivalités entre États, un levier d’influence pour les géants technologiques et, peut-être bientôt, une source de tensions sociales profondes. C’est la thèse que défend Jean-François Gagné, chargé de cours au Département de science politique de l’Université de Montréal, à l’occasion de la parution de son ouvrage L’intelligence artificielle dans l’arène géopolitique, paru aux Presses de l’Université de Montréal.

Trois visions divergentes

Qui contrôle l’IA, dont les effets se font sentir, en partie, sur les règles du jeu à l'échelle mondiale? Trois grandes puissances se disputent aujourd’hui ce rôle: les États-Unis, la Chine et l’Europe. Chacune porte une vision distincte: libérale et portée par le secteur privé pour les Américains, centralisée et orientée vers la souveraineté nationale pour les Chinois, davantage axée sur la régulation et les droits fondamentaux pour les Européens.

Pour l’instant, ces trois pôles accaparent l’essentiel de la conversation. «À l’échelon des États, il n’y a pas vraiment de vision qui se démarque», observe Jean-François Gagné. Certains pays, comme l’Inde ou les Émirats arabes unis, pourraient toutefois se tailler une place avec des approches singulières. Et la contestation, selon lui, pourrait aussi venir de l’intérieur: «Le discours est de plus en plus remis en question par différents groupes sociaux qui veulent avoir leur mot à dire dans les stratégies adoptées», dit-il.

Les États-Unis demeurent cependant le chef de file incontesté de l'écosystème de l’IA, soutenus par des entreprises de calibre mondial et une culture d’innovation difficile à égaler. Mais leur longueur d’avance s'érode. «Le facteur le plus important, c’est le talent», insiste le chercheur. Or, les experts qui convergeaient auparavant vers la Silicon Valley se tournent de plus en plus vers d’autres destinations, dont la Chine, qui investit massivement en recherche et développement. L’essor des modèles en accès libre vient compliquer davantage l’équation en redistribuant les cartes à l’échelle planétaire.

Des chaînes d'approvisionnement sous haute tension

Derrière les algorithmes, il y a du silicium, des câbles sous-marins, des centres de données. L’IA repose sur des infrastructures physiques très concentrées et des chaînes d'approvisionnement particulièrement vulnérables. Face à ce constat, les États cherchent à diversifier leurs sources de matériaux et à développer des capacités internes. Mais la tâche est ardue: «Plus les technologies se complexifient, plus les dépendances augmentent», souligne le chercheur, qui ajoute que la résilience, dans ce domaine, reste un horizon plus qu’une réalité.

Il rappelle également que, au-delà des États, un acteur s’impose avec une force croissante: les grandes entreprises technologiques telles que Meta, Google, Microsoft ou encore OpenAI, dont l’influence déborde largement du cadre économique. «Elles sont les seules à contrôler une technologie qui est au cœur de l’ensemble des interactions sociales et, bientôt, économiques», mentionne Jean-François Gagné. Sans légiférer, elles façonnent les normes, orientent les usages et pèsent sur les décisions publiques. «Elles dictent de manière indirecte les règles et leur pouvoir ne fait qu’augmenter», indique-t-il.

Une rupture profonde avec les équilibres géopolitiques traditionnels même si la compétition autour de l’IA évoque irrésistiblement la guerre froide: deux blocs, une rivalité totale, des investissements colossaux. La comparaison achoppe toutefois sur un point essentiel: à l'époque, les grandes puissances défendaient des projets de société lisibles, opposés l’un à l’autre. Aujourd'hui, la finalité semble moins claire. «La croissance économique et la supériorité militaire sont des moyens, mais la fin reste difficile à cerner», note l’auteur. La course est lancée, mais personne ne sait vraiment où elle mène.

Encadrer avant qu'il soit trop tard

C’est dans ce contexte d’incertitude que la question de la gouvernance devient urgente. Trois scénarios se profilent: un monde sans règles communes, un univers fragmenté en blocs rivaux ou une coopération internationale. Certains consensus émergent, notamment autour de la sécurité des modèles et de leur détournement potentiel par des acteurs malveillants. Mais les défis les plus structurants restent peu encadrés. «L’automatisation de la recherche et développement sur l’IA représente à mes yeux le risque le plus important à moyen terme et une priorité en matière de gouvernance mondiale», avertit Jean-François Gagné.

Quant à l’acceptation sociale, elle demeure le grand angle mort du débat. Des vagues de licenciements liés à l’automatisation pourraient un jour forcer la main aux gouvernements, mais faudra-t-il attendre ce choc pour agir? «Il est essentiel d’encadrer ce secteur avant qu'il soit trop tard», conclut-il. Un message qui, à en juger par l’accélération actuelle de la technologie, mérite d'être entendu sans tarder.

Ces enjeux seront au cœur d’un évènement organisé le lundi 27 avril par la Maison des affaires publiques et internationales, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et le Département de science politique de l’UdeM, autour de la sortie de l’ouvrage.

Détails et inscription

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