L’intelligence artificielle (IA) n'est plus l’affaire des seuls ingénieurs et chercheurs en informatique. Elle est devenue un enjeu de pouvoir, un terrain de rivalités entre États, un levier d’influence pour les géants technologiques et, peut-être bientôt, une source de tensions sociales profondes. C’est la thèse que défend Jean-François Gagné, chargé de cours au Département de science politique de l’Université de Montréal, à l’occasion de la parution de son ouvrage L’intelligence artificielle dans l’arène géopolitique, paru aux Presses de l’Université de Montréal.
Trois visions divergentes
Qui contrôle l’IA, dont les effets se font sentir, en partie, sur les règles du jeu à l'échelle mondiale? Trois grandes puissances se disputent aujourd’hui ce rôle: les États-Unis, la Chine et l’Europe. Chacune porte une vision distincte: libérale et portée par le secteur privé pour les Américains, centralisée et orientée vers la souveraineté nationale pour les Chinois, davantage axée sur la régulation et les droits fondamentaux pour les Européens.
Pour l’instant, ces trois pôles accaparent l’essentiel de la conversation. «À l’échelon des États, il n’y a pas vraiment de vision qui se démarque», observe Jean-François Gagné. Certains pays, comme l’Inde ou les Émirats arabes unis, pourraient toutefois se tailler une place avec des approches singulières. Et la contestation, selon lui, pourrait aussi venir de l’intérieur: «Le discours est de plus en plus remis en question par différents groupes sociaux qui veulent avoir leur mot à dire dans les stratégies adoptées», dit-il.
Les États-Unis demeurent cependant le chef de file incontesté de l'écosystème de l’IA, soutenus par des entreprises de calibre mondial et une culture d’innovation difficile à égaler. Mais leur longueur d’avance s'érode. «Le facteur le plus important, c’est le talent», insiste le chercheur. Or, les experts qui convergeaient auparavant vers la Silicon Valley se tournent de plus en plus vers d’autres destinations, dont la Chine, qui investit massivement en recherche et développement. L’essor des modèles en accès libre vient compliquer davantage l’équation en redistribuant les cartes à l’échelle planétaire.