Faux procès, vrais enjeux

En 5 secondes L’IA détruit-elle l’environnement? C’est à cette question que le public a été amené à réfléchir au cours d’un procès fictif organisé par l’OBVIA le 8 mars en après-midi.
Anne-Marie Boucher, Vincent Gautrais, Lyne Nantel et Alexandre Dézy lors du faux procès «L’IA détruit-elle l’environnement?».

Plus de 200 personnes s’étaient donné rendez-vous à la Grande Bibliothèque le dimanche 8 mars en après-midi pour assister au procès simulé de l’entreprise fictive WeLive AI, accusée d’écocide et d’écoblanchiment. Ces concepts n’ont pas force de loi au Canada, mais font l’objet de vives discussions, surtout en Europe. «Plutôt que d’intenter un procès à l’intelligence artificielle [IA] en général, nous voulions l’incarner dans une entreprise», a expliqué Christophe Abrassart, professeur à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal et coresponsable de l’axe de recherche Sobriété numérique et transition socioécologique à l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA).

En plus d’incarner le rôle du responsable du développement durable de WeLive AI durant le procès, Christophe Abrassart a fait partie de l’équipe interdisciplinaire qui a élaboré cette activité et conçu le scénario de ce «vrai faux procès», tout comme le professeur de la Faculté de droit de l’UdeM Vincent Gautrais, Géraud de Lassus St-Genies, professeur à l’Université Laval, de même que Lyne Nantel et Guillaume Macaux, de l’OBVIA. 

Une formule pédagogique innovante pour un enjeu complexe

La technologie fait aujourd’hui tellement partie de nos vies qu’elle devient invisible. Pourtant, ses effets sont bien réels, a rappelé en introduction Guillaume Macaux, directeur adjoint de l’OBVIA. Pour faire réfléchir le public, les organisateurs se sont inspirés d’expériences similaires qui avaient eu lieu en France. «Nous voulions imaginer une formule pédagogique dans laquelle le public puisse se projeter. Le procès se veut une formule stimulante et participative intéressante», a fait remarquer Christophe Abrassart. «L’objectif de cet évènement est de débattre d’enjeux importants», a également dit Vincent Gautrais, qui jouait le rôle du juge. 

Après un faux reportage jetant les bases du cas, plusieurs (véritables) experts sont venus à la barre. Ils ont été interrogés par Anne-Marie Boucher, responsable des communications et de l'action sociopolitique au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec, qui tenait le rôle de la procureure de la Couronne. Ils ont ensuite été contre-interrogés par l’avocat de la défense, interprété pour l’occasion par Alexandre Dézy, doctorant en droit et chargé de cours à l’UdeM.  

Suivant un scénario soigneusement planifié, les experts ont soulevé de nombreuses préoccupations scientifiques comme techniques, démystifiant au passage ce qu’on entend par numérique, algorithme, intelligence artificielle ou cycle de vie. «L’idée était de transmettre la complexité de ces questions et de brosser un tableau nuancé», a souligné Christophe Abrassart. Tout n’est pas blanc ou noir: certains usages pourraient soutenir la transition énergétique, mais l’IA consomme beaucoup d’énergie et monopolise des ressources essentielles. 

«Il faut différencier la phase d’entraînement, qui demande beaucoup de données et d’énergie, et celle de l’usage», a précisé Alex Hernandez-Garcia, professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’UdeM, agissant comme témoin expert. Et même lors de l’usage, certaines fonctionnalités sont plus énergivores, comme la génération de vidéos pour les réseaux sociaux par rapport à la synthèse d’un texte.

De plus, certains modèles d’IA spécialisés – pour la recherche de nouveaux médicaments par exemple – consomment moins d’énergie que les grands modèles généralistes, tels ceux d’intelligence artificielle générative. Finalement, si la technologie s’améliore, la multiplication des usages peut, de façon cumulée, entraîner des dépenses d’énergie encore plus grandes, par un effet rebond. 

Susciter le débat

Le public a ensuite été invité à poser des questions aux témoins et à voter – et cinq membres du jury tirés au sort à prononcer leur verdict – après les plaidoiries finales. Les questions du public ont été nombreuses. «C’est une formule excellente pour s’approprier le sujet», a témoigné l’un des participants. La formule du procès permet de maintenir le suspense et répond tout à fait à la mission de l’OBVIA, qui est notamment de rapprocher l’expertise scientifique de la société. Même si le verdict importait moins que les réflexions suscitées, le jury a déclaré l’entreprise non coupable d’écocide et coupable d’écoblanchiment. Le public, lui, a voté coupable aux deux chefs d’accusation.

Devant le succès de l’activité, les organisateurs souhaitent déjà répéter l’expérience en se penchant sur d’autres enjeux liés à l’IA. La formule pourrait aussi être utilisée comme un outil pédagogique en classe, a évoqué Christophe Abrassart. 

Parce que, même si elle a des répercussions environnementales et sociales importantes, «l’IA n’est pas près de disparaître», a constaté durant son plaidoyer final Alexandre Dézy. Plus que l’IA responsable, c’est maintenant la question de la sobriété numérique qui s’impose. «Avec la sobriété, on s’interroge sur les usages et la finalité. Doit-on réserver l’IA aux usages les plus intéressants et renoncer à d’autres?» a conclu Christophe Abrassart.

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