Les universités québécoises dans la tourmente... de la Deuxième Guerre mondiale

En 5 secondes En 1939, les campus québécois basculent dans la guerre. Une thèse documente pour la première fois la mobilisation, les résistances et les transformations vécues dans quatre universités québécoises.
Groupe d’étudiants de l’Institut agricole d’Oka de l'Université de Montréal, durant leur service militaire, 1944.

Au moment où le Canada entre en guerre en septembre 1939, Marguerite Hogue-Charlebois, étudiante en sciences à l’Université de Montréal, ne sait pas encore que ses années d’études seront marquées au fer par le conflit. Dans un milieu universitaire alors massivement masculin, elle compte parmi les rares femmes inscrites dans une filière scientifique, sur un campus marqué par la logique martiale et où la crainte de la conscription – ravivée par le souvenir de la Première Guerre mondiale – est encore présente. 

Son témoignage – celui de l’unique ancienne étudiante encore vivante qu’il a pu passer en entrevue – ouvre la thèse de doctorat que Jeremy John Walling a récemment soutenue, sous la direction de Carl Bouchard, professeur au Département d’histoire de l’UdeM. 

Son travail de recherche porte sur l’expérience vécue au sein de quatre établissements d’enseignement supérieur, de 1938 à 1948, soit l’Université McGill, l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université Bishop’s. 

Son récit condense les tensions qui structurent l’ensemble de son travail de recherche: la pression de l’État sur les universités, la résistance passive de certains acteurs, et la coexistence d’attitudes et de valeurs contradictoires face au conflit.

Une double pression sur les étudiants

Pour comprendre la situation des étudiants universitaires de 1939 à 1945, il faut d’abord saisir la contradiction fondamentale dans laquelle ils se trouvent.  

«Les jeunes étaient pris entre la pression sociale d’aller à la guerre, et celle du gouvernement, qui voulait qu’ils aillent à l’université pour contribuer autrement à l’effort de guerre, tout en imposant un entraînement militaire pour qu’ils deviennent ensuite officiers», explique Jeremy John Walling.  

Aller à l’université, c’était à la fois se soustraire au front et se préparer à y commander – une posture inconfortable qui pouvait valoir aux étudiants d’être taxés de lâcheté dans certains milieux. 

Cette tension est exacerbée par la fracture ethnolinguistique qui divise la communauté étudiante canadienne dès 1938.  

«Les journaux étudiants des campus francophones – l’Hebdo-Laval et le Quartier Latin – adoptent alors un discours nationaliste et antiguerre, considérant la guerre comme une boucherie à venir, une erreur du passé qui va se répéter», indique Jeremy John Walling.  

Du côté anglophone, la donne change du tout au tout dès que le conflit éclate: les universités McGill et Bishop’s se rallient rapidement à l’effort de guerre, animées par un attachement à l’Empire britannique encore vivace. «Pour les anglophones, c’est leur mère patrie qui subit les bombes; pour les francophones, ce conflit est perçu comme extérieur à leurs intérêts», résume le diplômé. 

Cette incompatibilité fait éclater le mouvement étudiant pancanadien dès l’hiver 1940. L’Association des étudiants canadiens et la Fédération nationale des étudiants universitaires canadiens s’effondrent, emportées par leurs divisions. 

Une militarisation à géométrie variable

Si toutes les universités sont soumises aux mêmes politiques fédérales, elles n’y répondent pas de la même façon.  

À l’Université McGill, plus de mille étudiants s’inscrivent volontairement au Corps-école des officiers canadiens dès octobre 1939, soit environ 60 % de la population étudiante masculine. L’établissement va même jusqu’à imposer un programme d’entraînement militaire à ses étudiantes, une première canadienne.  

À l’Université Bishop’s, dont la population étudiante ne dépasse guère la centaine avant la guerre, le soutien pour la lutte armée est enthousiaste et, à l’issue du conflit, les morts au combat y sont plus nombreux que ceux de l’UdeM et de l’Université Laval réunies. 

Sur les campus francophones, la mobilisation est plus restreinte et tardive. La population étudiante y augmente au cours de la guerre – les jeunes Canadiens français sont moins nombreux à s’enrôler volontairement –, tandis que les universités McGill et Bishop’s enregistrent une baisse temporaire de leur effectif masculin. 

Quand la guerre dicte les disciplines à privilégier  

En temps de guerre, la politique fédérale de classification des disciplines a imposé une logique utilitariste: les sciences humaines, le droit et la philosophie sont considérés comme «non essentiels» et font l’objet d’une purge de leurs programmes et de leurs étudiants, ce qui n’est pas le cas pour les sciences médicales, le génie et les sciences naturelles qui sont déclarés «essentiels». 

«En d’autres mots, l’État leur disait: si tu n’as pas le cerveau, tu vas fournir tes mains», résume Carl Bouchard. 

Les universités McGill et Bishop’s appliquent cette directive avec zèle, mais les universités francophones résistent, dans la mesure du possible: le recteur de l’UdeM de l’époque, Mgr Olivier Maurault, sort publiquement des rangs de la Conférence nationale des universités canadiennes pour condamner la purge des sciences humaines. 

Un héritage durable

Au lendemain de la guerre, l’afflux d’anciens combattants financés par les programmes fédéraux de réintégration provoque un boum démographique sans précédent. L’Université McGill double sa population étudiante. Ce choc révèle l’impasse du financement privé sur lequel repose essentiellement le système universitaire québécois: le gouvernement provincial de Maurice Duplessis s’oppose à la volonté du gouvernement fédéral d’avoir la mainmise sur l’impôt sur le revenu pour redistribuer l’argent sous forme de subvention, notamment en éducation. C’est ce qui deviendra la crise des subsides des années 1950. 

Sur le plan disciplinaire, le virage utilitariste accéléré par la guerre ne sera pas renversé. Les sciences appliquées, médicales et naturelles consolident une position qu’elles ne perdront plus. Pour Jeremy John Walling, cette transformation structurelle préfigure les réformes des années 1960, que l’on attribue trop souvent à la seule Révolution tranquille. 

Enfin, une dernière asymétrie persiste dans le temps, soit celle de la mémoire: les universités anglophones ont systématiquement commémoré leur participation au conflit par des mémoriaux, des archives ou des cérémonies du Souvenir durant lesquelles chacun nomme des étudiants morts au front. Les universités francophones, elles, ont largement occulté la leur.  

«Ayant étudié à McGill et à l’UdeM, je l’ai constaté moi-même», témoigne Jeremy John Walling. C’est précisément cet angle mort historiographique que sa thèse, la première à étudier simultanément ces quatre établissements, contribue à corriger. 

«L’analyse de Jeremy ne couvre pas que l’angle anglophone-francophone, mais celui d’universités de différents calibres et de différentes régions, conclut Carl Bouchard. Ce regard croisé révèle une réalité que l’historiographie avait largement négligée, à savoir que la Deuxième Guerre mondiale a été, pour les universités québécoises, un moment charnière dont les effets se sont fait sentir bien avant la Révolution tranquille.» 

Partager