On associe la dépression à une immense tristesse. Pourtant, cette représentation simplifiée ne correspondrait pas à ce que vivent les personnes qui en souffrent, selon une nouvelle étude menée par Serge Lecours, professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal, et son étudiant Alexis Gondolff auprès de plus de 60 adultes de la région montréalaise.
Les résultats montrent notamment que la gravité des symptômes dépressifs est fortement associée à l’hostilité dirigée contre soi ainsi qu’à une difficulté à mentaliser la tristesse, c’est-à-dire à reconnaître et à mettre en mots cette émotion.
Observer les émotions dans les récits de vie
Pour mieux comprendre ces dynamiques émotionnelles, les chercheurs ont recruté 62 adultes âgés de 18 à 60 ans qui avaient fait une demande de soins psychologiques dans un service de consultation externe ou à la Clinique universitaire de psychologie de l’UdeM. La gravité de leur dépression a d'abord été évaluée selon l'échelle de dépression de Hamilton.
Puis, les participants et participantes ont pris part à une entrevue semi-dirigée durant laquelle ils devaient raconter des expériences relationnelles marquantes ayant suscité différentes émotions, notamment de la tristesse. Ces entretiens ont été transcrits et analysés. Les chercheurs ont relevé des centaines de moments émotionnels évoqués, par exemple «Je me sentais triste», «J’étais fâché» ou «Je m’en voulais» et ils ont coté chacune de ces émotions.
Pour cela, ils ont utilisé la grille de l’élaboration verbale de l’affect, conçue par Serge Lecours pendant ses recherches doctorales et qui sert à évaluer la qualité de la mentalisation des émotions. Ils ont également utilisé la mesure pour l’identification des contenus affectifs, qui permet de distinguer 24 émotions exprimées dans le discours tels l’intérêt, l’indifférence, la surprise, la joie, la tristesse. «Si l’on veut comprendre comment les émotions sont réellement vécues, il est utile d’observer comment elles apparaissent spontanément dans le récit», précise Serge Lecours.
Quand les émotions restent dans le corps
L’étude repose sur une distinction importante dans la régulation émotionnelle. D’une part, il y a la dimension quantitative, qui correspond à la fréquence et à l’intensité des émotions ressenties.
D’autre part, il existe une dimension qualitative: la capacité à mentaliser les émotions, c’est-à-dire à les reconnaître, à les comprendre et à les exprimer mentalement à l’aide de mots ou d’images. «La mentalisation consiste à transformer ce qui se passe dans son corps en expérience psychologique, explique Serge Lecours. Quand on peut dire “Je me sens triste, anxieux” ou “J’ai le blues”, on est déjà en train de réfléchir à l’émotion ressentie.»
À l’inverse, une émotion peu mentalisée reste plus proche du corps ou de l’action. Ainsi, une personne pourrait décrire son état en disant qu’elle se sent épuisée, ralentie ou sans énergie, sans nommer explicitement la tristesse sous-jacente.
Selon les résultats de l’étude, les individus présentant davantage de symptômes dépressifs ont tendance à mentaliser moins bien leur tristesse. «Chez certaines personnes dépressives, la tristesse n’est pas vraiment reconnue comme telle, indique Serge Lecours. Elle se manifeste plutôt sous forme de détresse ou de sensations corporelles.» Cette observation rejoint d’ailleurs certains symptômes de la dépression, comme la fatigue, la perte d’énergie ou les difficultés de concentration.
Le poids de la tristesse comme indicateur de la dépression?
L’une des découvertes les plus contrintuitives de cette recherche est que le poids de la tristesse exprimée ne serait pas le meilleur indicateur de la dépression. En demandant aux participants de raconter des expériences qui les avaient amenés à ressentir de la tristesse, Serge Lecours et Alexis Gondolff ont observé qu’étonnamment les personnes dépressives évoquaient souvent d’autres émotions. «Elles parlaient plutôt d’interactions difficiles, souvent marquées par de la colère, de l’injustice ou de la culpabilité. Et leur réaction consistait fréquemment à s’en vouloir», signale Serge Lecours.
Même lorsque les intervieweurs tentaient d’orienter la discussion vers la tristesse (en demandant par exemple quand l’émotion était apparue ou ce qui l’avait provoquée), les participants ne mentionnaient pas une expérience claire de perte ou de chagrin. «La personne pouvait dire “Vraiment, je m'en voulais. Je n’ai pas été brillant lorsque j’ai agi ainsi”. On note alors deux unités: “je m'en voulais” et “je n’ai pas été brillant”. Ces deux choses sont dirigées contre elle et elle ne parlait pas de tristesse à ce moment-là, poursuit Serge Lecours. On s’est ainsi aperçus que les personnes dépressives ne parlaient pas facilement de la perte, de leur expérience de deuil. Et paradoxalement, elles auraient une difficulté à être endeuillées.»
Ce phénomène correspond à ce que le psychologue américain Carroll Izard appelle la tristesse «compliquée». En théorie, la tristesse est une émotion adaptative: elle nous permet de reconnaître une perte et d’en faire le deuil. Mais chez certains individus dépressifs, cette tristesse se retrouve mêlée à d’autres affects comme la culpabilité, la honte ou le mépris de soi. Selon Serge Lecours, cette dynamique peut s’expliquer par leur histoire émotionnelle. «Dans plusieurs cas, la tristesse n’a pas été une émotion permise. Être triste pouvait être perçu comme un signe de faiblesse ou de vulnérabilité. Alors, quand la tristesse apparaît, elle est rapidement remplacée», déclare Serge Lecours.
Moins d’amour ou de marqueurs d’attachement envers les autres
L'étude a également révélé des corrélations inattendues quant à la vie relationnelle des patients. Les personnes présentant davantage de symptômes dépressifs évoquaient moins souvent des sentiments d’amour ou d’attachement envers les autres. À l’inverse, leur discours contenait plus d’expressions de désir ou de manque comme «J’aurai voulu», «J’aurai aimé» lorsqu’elles parlaient de ce qu’elles auraient souhaité recevoir dans une relation.
Selon Serge Lecours, ce résultat pourrait refléter une vie relationnelle insatisfaisante. «Quand les gens racontaient des expériences de tristesse, ils parlaient surtout de relations difficiles, souvent marquées par des conflits ou des frustrations, observe-t-il. On voyait moins de références à des relations d’attachement positives.» Ce type de discours amoureux est également synonyme d'anhédonie, c’est-à-dire une perte de plaisir profonde. Les relations ne sont plus alors vécues comme des sources de réconfort, mais comme le théâtre de conflits et de déceptions.
Des implications pour la psychothérapie
Ces résultats pourraient contribuer à mieux comprendre la dépression et à orienter certaines interventions thérapeutiques.
Si la dépression était simplement une tristesse intense, le travail du thérapeute consisterait principalement à accompagner cette émotion. Mais dans bien des cas, la réalité est différente. «Les personnes dépressives se trouvent dans un état plus douloureux. Elles ont besoin qu'on soit plus présent, plus validant, plus consolant. Elles ont souvent tendance à être très sévères envers elles-mêmes, mentionne Serge Lecours. Une partie du travail thérapeutique consiste alors à leur faire remarquer cette autocritique.»
Le thérapeute vient également aider le patient à mettre des mots sur son expérience émotionnelle, ce qui permet de mieux comprendre et réguler ce qu’il ressent. «Quand une émotion est mieux mentalisée, elle devient souvent plus tolérable, conclut Serge Lecours. On peut commencer à la réfléchir plutôt que simplement la subir.» Mieux comprendre la manière dont les émotions sont vécues dans la dépression pourrait ainsi permettre d’affiner les approches thérapeutiques et de répondre plus efficacement aux besoins des personnes qui en souffrent.