Cartographier des territoires viables
En écologie, les modèles de distribution des espèces sont employés pour prédire où une espèce pourrait vivre à partir des endroits où elle a été observée. Ariane Burke et son équipe – le Groupe de recherche sur la dispersion des hominidés – ont transposé cette logique au passé lointain: au lieu d’animaux vivants, elles se sont servies des sites archéologiques comme «points de présence» des Néandertaliens et des Homo sapiens.
L’étude s’est concentrée sur l’Europe et le dernier cycle glaciaire, plus précisément la période entre 60 000 et 35 000 ans avant le présent. À cette époque, le climat connaît de fortes oscillations, alternant entre épisodes froids et plus tempérés. Et c’est là que les premières populations d’Homo sapiens apparaissent dans le registre archéologique et que disparaissent les derniers Néandertaliens. Des modèles d’adéquation de l’habitat ont été produits pour les deux espèces en fonction de conditions climatiques contrastées à l’aide d’outils issus de la biologie de la conservation et de la géomatique.
Pour aller plus loin, la chercheuse principale a comparé les modèles d’adéquation de l’habitat, créant de nouveaux modèles désignant des «régions critiques», soit des territoires suffisamment grands et fertiles pour soutenir des populations stables et, surtout, reliés entre eux.
«Évidemment, nous ne disposons pas de données démographiques précises sur des populations d’il y a 35 000 ans. J’ai donc utilisé des données ethnographiques sur des chasseurs-cueilleurs historiques pour paramétrer les outils géomatiques et concevoir les modèles. Par exemple, les données indiquent qu’un territoire annuel typique pour un groupe local composé d’environ 25 à 50 individus circulant de manière saisonnière en maintenant des liens avec d’autres groupes à l’échelle régionale devrait avoir une superficie d’environ 2500 km2», précise Ariane Burke.
La connectivité, clé de la résilience
C’est là que les différences entre les Néandertaliens et les Homo sapiens apparaissent.
Les régions favorables aux Homo sapiens semblent avoir été mieux reliées entre elles que celles attribuées aux Néandertaliens. Cette connectivité est cruciale, dit Ariane Burke. Des populations interreliées forment un réseau: si un groupe local subit un choc – climatique, écologique ou démographique –, ses membres peuvent se disperser vers des groupes alliés, apparentés ou partenaires.
«Ces réseaux jouent le rôle de “soupapes de sécurité”. Ils permettent d’échanger de l’information sur les ressources et les migrations animales, de rechercher des partenaires et d’accéder temporairement à d’autres territoires en cas de crise», ajoute la chercheuse.
Cela ne signifie pas que les Néandertaliens étaient incapables de tisser des liens, nuance-t-elle. Les données archéologiques (la circulation des matières premières par exemple) donnent à penser qu’ils établissaient eux aussi des réseaux interrégionaux. Mais selon les modèles, les régions qu’ils occupaient étaient moins bien interreliées, en particulier en Europe centrale et en Europe orientale.
Le cas du climat
Un autre résultat important concerne non pas les seuils absolus de température ou de précipitations, mais la variabilité climatique – à quel point les conditions changent rapidement et de façon imprévisible.
«Cette variabilité climatique joue un rôle majeur. Les humains, autrefois comme aujourd’hui, sont sensibles à l’incertitude environnementale», souligne Ariane Burke.
Mais le climat seul ne suffit pas à expliquer l’extinction des Néandertaliens, puisqu’ils ont survécu à des cycles glaciaires antérieurs, rappelle la chercheuse. C’est un problème multifactoriel qui concerne l’interaction entre l’instabilité climatique, la structure démographique et l’organisation sociale, et il n’est pas évident que les mêmes variables aient été déterminantes selon les régions, poursuit-elle.
Ainsi, l’étude démontre que la population néandertalienne était segmentée en deux groupes, un à l’ouest et l’autre plus à l’est. En Europe de l’Est, le peu de connectivité aurait pu isoler les populations au moment où les conditions climatiques se dégradaient. Dans la péninsule ibérique, en revanche, les Néandertaliens ont persisté plus longtemps malgré les fluctuations climatiques.
«Dans ces zones occidentales, l’arrivée des Homo sapiens pourrait avoir constitué un stress supplémentaire, notamment si les populations néandertaliennes étaient déjà fragilisées démographiquement. Les deux espèces étant interfécondes, les interactions ont pu être complexes, mêlant compétition, métissage et dynamiques démographiques plus fines», expose la professeure.
Une réflexion philosophique
Selon Ariane Burke, comprendre ces dynamiques anciennes invite aussi à réfléchir aux enjeux contemporains.
«Les migrations humaines ont toujours existé, fait-elle remarquer. Elles étaient autrefois facilitées par la mobilité et les réseaux sociaux étendus. De nos jours, les frontières administratives, la densité démographique et les inégalités rendent ces adaptations plus complexes. Mais les humains continuent de chercher les mêmes solutions fondamentales: se déplacer vers des zones plus favorables, rejoindre des proches, intégrer des réseaux d’entraide.»
Un rappel que la survie – il y a 40 000 ans comme aujourd’hui – ne dépend pas uniquement des technologies ou de l’intelligence, mais aussi de la capacité à tisser et à maintenir des liens.