Le rêve antique du professeur Perreault

En 5 secondes À 69 ans, Jacques Perreault, qui a consacré sa vie à son rêve de percer – du moins en partie – les secrets de l’Antiquité grecque, voit aujourd’hui son rôle comme celui d’un passeur.
À l’été 2025, Jacques Perreault et ses 12 superviseurs ont accueilli une soixantaine de stagiaires qui ont pris part aux fouilles archéologiques sur le site d’Argilos, en Grèce du Nord.

Dans la série

UdeMmagazine Article 7 / 13

Depuis quelques années, le professeur du Département d’histoire de l'Université de Montréal confie progressivement les opérations de terrain à certaines personnes qui étudient ou qui ont étudié avec lui aux cycles supérieurs. Mais son regard ne quitte pas les carrés de fouilles pour autant, scrutant toujours avec acuité et émerveillement les vestiges qu’on découvre, depuis maintenant 33 ans, sur le site de la colonie grecque d’Argilos, une civilisation vieille de plus de 2600 ans.

Car c’est autour de sa passion pour l’archéologie méditerranéenne que Jacques Perreault a construit sa carrière et sa vie, une passion qui l’habite depuis l’adolescence!

Moi, je vais devenir archéologue et je vais les résoudre, les mystères de l’Antiquité!

Jacques Perreault

L'étincelle qui change tout

L'histoire commence en 1971, dans une salle de classe du Collège des Jésuites de Québec. Âgé de 14 ans, l’élève quelque peu espiègle suit un cours d'histoire sur l'Antiquité donné par un professeur jésuite qui a vécu au Proche-Orient et étudié à l'École de Jérusalem. Ce jour-là, l'enseignant évoque les Étrusques et se désole de ne pouvoir en dire plus sur cette mystérieuse civilisation préromaine, car l’on sait alors bien peu de choses à son sujet.

Pour la plupart des élèves, c'est une anecdote parmi d'autres. Pour Jacques Perreault, c'est l'instant où un rêve se dessine et bouleverse sa destinée.

«Ça m'a titillé qu’on ne puisse pas en apprendre davantage sur les Étrusques, se souvient-il avec un sourire qui illumine encore son regard. Je me suis dit: “Bien moi, je vais devenir archéologue et je vais les résoudre, les mystères de l’Antiquité!”»

Depuis, il n’a pas dévié de cette voie, pas même lorsqu’il rencontrait annuellement le conseiller d’orientation du Collège, qui se désolait que l’élève Perreault ne veuille pas devenir médecin ou avocat… Puis vers la fin de sa cinquième secondaire, il lui a tendu un dépliant sur le métier d’archéologue. «Je l’ai encore dans mes archives!» lance fièrement Jacques Perreault.

Quand l'audace ouvre des portes

Fidèle à sa résolution, Jacques Perreault s'inscrit à l'Université Laval au programme d'archéologie classique, alors le seul programme dans la discipline offert au Québec.

Pendant sa maîtrise sur les relations entre la Grèce et le Levant à l'âge du fer, il doit effectuer un stage sur le terrain méditerranéen. Déterminé à fouiller le sol en Syrie, il contacte Paul Courbin, le responsable d’une équipe française de fouilles.

La lettre qu’il reçoit du «plus grand nom de l'archéologie de terrain en France à l’époque» aurait pu le laisser pantois: il accepte que le jeune Québécois se joigne à l’équipe en précisant que l’apprenti n’aura pas le droit de photographier le site ni même de prendre des notes ou d’étudier… en plus de devoir assumer lui-même tous les frais du voyage. «Une personne normale aurait dit non… Vous recevez une lettre de même, vous refusez. Et moi, j'ai dit pff, j'y vais!» se remémore-t-il.

«Cette anecdote dépeint très bien le style Perreault, caractérisé par une saine obstination à aller toujours plus loin, à foncer et à aller au fond des choses!» confie Pascal Darcque, un archéologue et ami avec qui Jacques Perreault a effectué des fouilles en Syrie en 1978 et en Crète en 1981. 

Cette audace change sa vie. À la fin du stage en Syrie, Paul Courbin lui propose de faire son doctorat sous sa direction. S'ensuit une collaboration qui durera 15 ans et qui tracera définitivement la voie professionnelle de Jacques Perreault.

À partir de ce moment, son parcours s'accélère: doctorat en poche en 1984, il devient le premier Canadien membre de l'École française d’Athènes, puis il est nommé en 1987 directeur de l'Institut canadien en Grèce. Il sera jusqu’en 1992 à la tête de cet organisme chargé par le ministère grec de la Culture de veiller au bon déroulement des projets de fouilles canadiens, à la conservation et à la présentation du patrimoine culturel grec.

Cette année-là, le professeur Courbin prend sa retraite et confie naturellement le site syrien de Ras el Bassit à celui qui est devenu son dauphin.

Guidé par l’instinct vers la découverte d'Argilos

À l'Institut canadien en Grèce, Jacques Perreault cherche à mettre sur pied des projets spécifiquement canadiens plutôt que de poursuivre ses collaborations françaises. Il se tourne alors vers Haïdo Koukouli-Chrysanthaki, à la tête de l’éphorie des antiquités préhistoriques et classiques de Kavala, qu'il avait rencontrée lors de fouilles archéologiques sur l’île de Thasos, en Grèce.

À ce titre, elle a le pouvoir de décider à qui l’État grec confie les sites archéologiques de la région. 

Elle lui propose alors une semaine de prospection intensive au cours de laquelle elle lui fait visiter plusieurs sites archéologiques, mais rien ne captive vraiment son attention. Le jeudi, il lui fait part de son impression et, le lendemain, Haïdo Koukouli-Chrysanthaki l’emmène visiter un dernier site: Argilos.

«Et là, tout de suite, j'ai vu tout le potentiel!» s’exclame l’archéologue, qui se rappelle avoir déchiffré instantanément «l'exceptionnel dans l'ordinaire». Les pierres affleurantes lui parlent, les tessons éparpillés racontent leur histoire, le paysage révèle ses secrets.

Je marchais sur le site et tout ce que je voyais, c’était du matériel des 6e, 5e et 4e siècles avant Jésus-Christ.

Jacques Perreault

«Alors, je lui ai dit que c’est ce que je voulais, c'était parfait!» C'est l'instant où le rêve de l'adolescent de Québec rencontre la réalité grecque, où l'intuition se transforme en certitude.

Cette magie du moment n'échappe pas à la directrice, qui avait refusé ce site aux Anglais et aux Suédois. Dans le regard de Jacques Perreault, elle reconnaît quelque chose de particulier: non pas l'opportunisme du chercheur de carrière, mais la passion authentique du rêveur devenu scientifique. 

«J’avais travaillé avec Jacques, j’avais lu sa thèse de doctorat et il avait la personnalité et le profil scientifique prometteurs, relate Haïdo Koukouli-Chrysanthaki. Mais comme le lieu appartenait à des propriétaires terriens, il fallait acheter les terrains au nom de l’État grec, ce qu’il promit de faire par l’entremise de l’Institut canadien en Grèce.» 

Argilos avait trouvé son archéologue et l'archéologue avait trouvé son rêve antique!

Une cité grecque figée dans le temps

Fondée au milieu du 7e siècle avant notre ère par des colons grecs et abandonnée brutalement trois siècles plus tard, lors de la conquête de Philippe II de Macédoine en 357 avant Jésus-Christ, la cité présente des conditions de conservation exceptionnelles.

Car contrairement à la plupart des sites méditerranéens, où les occupations romaines et byzantines successives ont détruit ou masqué les niveaux antérieurs, Argilos offre une fenêtre directe sur l'époque archaïque grecque.

Depuis 1992, les fouilles révèlent progressivement l'ampleur de cette cité antique qui s'étend sur deux petites collines couvrant environ 120 acres. «En prenant une photo avec un drone du secteur où l’on travaille maintenant, on a obtenu un cliché du territoire occupé par une colonie grecque qui est devenu une cité, avec ses rues, ses ruelles, son agora, ses magasins… Tout est encore là!» s'émerveille toujours Jacques Perreault.

Ainsi, depuis 33 ans, de 1000 à 1500 artéfacts émergent du sol d'Argilos chaque année, montrant une société complexe et dynamique.

Les fouilles font apparaître peu à peu une ville très bien planifiée. Fortifiée et dotée d'un port, Argilos s'organisait autour d'une artère principale qui reliait les quais à l'acropole, bordée de magasins et d'un dispensaire. Dans les maisons et ateliers mis au jour, les archéologues découvrent chaque année des centaines d'objets – céramiques finement décorées, amphores d'huile, lampes en terre cuite, grand mortier servant à presser les olives, pièces d'argent frappées sur place – qui témoignent d'une vie artisanale florissante. Les installations d'extraction de l'huile d'olive et les ateliers de métallurgie lèvent le voile sur une communauté qui maîtrisait parfaitement ces techniques essentielles à sa prospérité.

«Les Argiliens avaient construit une société très avancée, tant sur le plan urbain que sur le plan commercial», observe Jacques Perreault en contemplant les vestiges.


Argilos: fiche technique

  • Située en bordure de mer, à 4 km à l’ouest de l’embouchure du fleuve Strymon, dans le nord de la Grèce.
  • Occupe la colline dite «Palaiokastro» avec une acropole culminant à 80 m d’altitude.
  • Fondée en 655-654 avant notre ère.
  • Détruite par Philippe II en 357 avant notre ère.
  • Site mis au jour en 1883 et revisité en 1930 sans être fouillé.
  • Fin des années 1970, quelques tombes sont fouillées.
  • 1992: début des fouilles systématiques par l’équipe de Jacques Perreault.
  • De 1000 à 1500 artéfacts émergent du sol d’Argilos chaque année.

L'héritage d'un bâtisseur

Depuis 1992, plus de 1000 étudiantes et étudiants de l’UdeM et d’universités canadiennes et étrangères ont participé aux fouilles dirigées par le professeur Perreault, et ils sont revenus du terrain avec un savoir, une curiosité et une culture générale accrus.

Car Jacques Perreault a fait d'Argilos un laboratoire de transmission des passions, sur la base de l’expérience qu’il a vécue au début de sa carrière. «Si Paul Courbin m’avait dit non, s'il n'y avait pas eu cette curiosité ou ce côté pédagogique, je ne serais pas rendu là où je suis, réfléchit-il. Il est essentiel que les jeunes puissent commencer quelque part.»

Son approche relève d’une véritable initiation.

Ici, les étudiantes et les étudiants font tout: ils fouillent, tiennent leur carnet, rédigent les fiches, lavent et cataloguent le matériel. C'est comme ça qu'on apprend!

Jacques Perreault

Cette méthode s'enracine dans sa conviction qu’il a du rôle social de l'archéologie: «La seule façon de comprendre le monde dans lequel on vit, c'est de le comparer avec le monde d'hier», affirme-t-il.

À l'approche de ses 69 ans, Jacques Perreault prépare méticuleusement sa succession. «Des sites comme Argilos, ça ne se donne plus», déclare-t-il, conscient de cette rareté. Heureusement, il peut compter sur une équipe solide, soudée et compétente pour prendre la relève. 

«À la retraite, je veux continuer d’être présent à Argilos, mentionne-t-il. Ausculter le matériel qu'on trouve sur le terrain, l'étudier et publier: c’est ce que je voudrais faire… pendant que la tête est toujours là! À cet égard, je suis très reconnaissant envers le ministère de la Culture de Grèce et les collègues grecs avec qui j’ai collaboré durant toutes ces années; c’est un privilège de pouvoir effectuer des recherches sur des sites archéologiques aussi riches en culture matérielle.»

Au terme de ce parcours exceptionnel, Jacques Perreault laisse bien plus qu'un héritage scientifique: il lègue un rêve vivant qui continuera de vivre aussi longtemps que de jeunes gens ressentiront cette même fascination devant les mystères du passé. 

Car c'est là, peut-être, la plus belle découverte de l'archéologue: avoir compris que les rêves, comme les civilisations antiques, ne meurent jamais vraiment: ils se transmettent!

En savoir plus sur Argilos


Jacques Perreault en bref

  • Naissance en 1957 à Belœil, au Québec
  • Baccalauréat et maîtrise en archéologie classique (1979 et 1981, Université Laval)
  • Doctorat en archéologie (1984, École pratique des hautes études en sciences sociales de Paris)
  • Directeur de l’Institut canadien en Grèce (de 1987 à 1992)
  • Professeur au Département d’histoire de l’UdeM (depuis 1993)

Jacques Perreault laisse bien plus qu’un héritage scientifique: il lègue un rêve vivant qui continuera de vivre aussi longtemps que de jeunes gens ressentiront cette même fascination devant les mystères du passé.


En savoir plus

Tiré à 25 000 exemplaires, UdeMmagazine est publié à raison d’un numéro par année et s’adresse principalement à la grande famille diplômée et donatrice de l’Université de Montréal. L’impression du magazine respecte les normes d’écoresponsabilité forestière: le papier provient de forêts et d’autres sources contrôlées exploitées selon des principes de développement durable. 

Vous pouvez consulter la version numérique de l’imprimé en format PDF (78 Mo).

Partager