Un cimetière livre encore ses secrets au Sault-au-Récollet

En 5 secondes Des étudiants en archéologie poursuivent leurs fouilles du cimetière du Sault-au-Récollet, qu’ils examinent maintenant sous l’angle archéogénomique.
Les archéologues ont ouvert une vaste aire de fouilles aménagée en paliers.

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Pas de vacances pour la science! Article 49 / 49

Sous les pelouses qui environnent l’église de la Visitation-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie du Sault-au-Récollet à Montréal, le cours École de fouilles en bioarchéologie humaine a repris ce printemps, du 5 au 28 mai, en collaboration étroite avec la paroisse. 

Après avoir confirmé l’année passée la présence d’un ancien cimetière paroissial actif entre 1750 et 1877, l’équipe dirigée par Isabelle Ribot, professeure et bioanthropologue à l’Université de Montréal, a poursuivi l’exploration du site, cette fois en y incluant un volet expérimental concernant l’ADN ancien directement sur le terrain. 

L’équipe était composée de Jean-Christophe Ouellet, archéologue responsable de l’école de fouilles de l’UdeM, de trois auxiliaires étudiantes de doctorat (Yassmine Ghalem et Malwine Klagba) et de maîtrise (Angélie Proulx) ainsi que de plusieurs bénévoles étudiants et étudiantes. 

Une école de fouilles au cœur d’un ancien cimetière

«Les étudiants n’avaient jamais fouillé de sépultures, souligne Isabelle Ribot. Certains avaient déjà travaillé en archéologie préhistorique ou historique, mais ce contexte est très particulier.»

Cette année, les archéologues ont ouvert une vaste aire de fouilles d’environ sept mètres sur cinq, aménagée en paliers pour des raisons de sécurité. Les sépultures se trouvent parfois à plus d’un mètre et demi de profondeur, ce qui exige des excavations soigneusement stabilisées afin d’éviter les effondrements.

Très rapidement, l’équipe a mis au jour plusieurs indices confirmant la forte densité funéraire du secteur: ossements humains, alignements de clous, appliques décoratives et éléments de quincaillerie associés aux cercueils du 19e siècle.

L’équipe a également trouvé une sépulture d’enfant. «On a été surpris de la découvrir à moins d’un mètre de profondeur, raconte la professeure. D’après l’état de fusion des os, il s’agirait probablement d’un enfant âgé de six à huit ans.»

Les archéologues ont également constaté que certaines sépultures avaient été perturbées par des travaux réalisés dans les années 1970, avant que soient encadrées les interventions archéologiques. «À l’époque, il n’y avait pas de surveillance archéologique systématique lors des travaux publics. Une partie importante du patrimoine a malheureusement été détruite de cette façon», signale-t-elle.

Des cercueils ornés témoins d’une autre conception de la mort

Comme dans le cas des fouilles précédentes, les objets associés aux cercueils offrent de précieux indices chronologiques et culturels.

Poignées métalliques, appliques décoratives et fragments de vitrages funéraires permettent de reconstituer l’apparence des cercueils utilisés durant la seconde moitié du 19e siècle. «On voit apparaître à cette époque une conception plus romantique de la mort, explique Isabelle Ribot. Les cercueils deviennent beaucoup plus décorés et standardisés avec le développement de l’industrie funéraire.»

Certaines sépultures révèlent même la présence de petites fenêtres vitrées percées vis-à-vis du visage du défunt. «Le morceau de verre trouvé près d’un crâne rappelle que les cercueils pouvaient comporter une ouverture permettant de voir le visage de la personne», précise-t-elle.

Les chercheurs comptent comparer ces ornements avec ceux des catalogues funéraires anciens afin d’affiner la datation des sépultures.

Un laboratoire d’archéogénomique à ciel ouvert

Le principal volet inédit de cette nouvelle école de fouilles concerne l’introduction de techniques d’archéogénomique directement sur le chantier.

Grâce à des collaborations avec des spécialistes en génétique et à l’acquisition d’un séquenceur portatif surnommé «MinION» (grâce à Diane Martin-Moya, diplômée de l’UdeM et travaillant actuellement avec les universités McGill et du Québec à Trois-Rivières), l’équipe a testé de nouvelles méthodes d’analyse de l’ADN ancien. «C’est vraiment exploratoire, insiste Isabelle Ribot. On voulait voir si l’on pouvait détecter de l’ADN ancien conservé dans le sol autour des corps, notamment près du crâne, du bassin et des pieds, pour aussi mieux comprendre le milieu de décomposition des corps.»

Les prélèvements ont été effectués en suivant des protocoles stricts: gants, masques et outils stériles pour limiter les risques de contamination des artéfacts.

Les chercheurs ont choisi de comparer deux contextes différents: une sépulture fouillée sans mesures particulières et une autre selon des protocoles de protection renforcés. «On pourra savoir si certaines sépultures ont été contaminées par les fouilleurs. C’est aussi une façon de former les étudiants à ces nouvelles pratiques», dit-elle.

Le séquenceur portable pourrait considérablement accélérer les analyses. «Habituellement, lorsqu’on envoie des échantillons dans des laboratoires spécialisés, les résultats prennent des mois. Avec cet appareil, les données sont produites presque immédiatement», indique la bioanthropologue.

Les scientifiques s’attendent toutefois à obtenir une immense quantité d’informations complexes à interpréter. «On va probablement trouver de l’ADN de bactéries, d’insectes, d’animaux liés à la décomposition. Ce qui nous intéresse, c’est tout l’environnement biologique autour du corps», ajoute-t-elle. Les méthodes où l’on recourt au seul sol environnant le corps permettront peut-être de trouver de l’ADN humain, et donc elles seraient entièrement non intrusives. 

Entre fort colonial et présence autochtone

Le site archéologique révèle aussi des traces bien plus anciennes liées au fort Lorette et à l’occupation autochtone du territoire.

Tous les sols excavés dans les couches supérieures sont tamisés afin de récupérer les plus petits artéfacts: tessons de poterie, perles de verre, ossements d’animaux et objets associés au Régime français.

Parmi les découvertes récentes figurent une bague jésuite ainsi que des restes d’animaux portant des traces de découpe. «On peut voir des habitudes alimentaires du début de la colonie en exhumant des restes de différentes espèces: castor, orignal, bœuf, chien, etc.», donne en exemple Isabelle Ribot.

Les archéologues ont également mis au jour des perles d’échange probablement importées d’Europe ainsi que d’autres de production locale: «On trouve des témoignages des échanges avec les populations autochtones», note-t-elle.

Le site demeure particulièrement critique en raison de cette longue histoire d’occupation. «Les communautés autochtones sont au courant de notre projet. Si l’on découvrait des sépultures autochtones, les fouilles s’arrêteraient bien sûr», précise la chercheuse.

Former la relève dans le respect des défunts

Pour Isabelle Ribot, cette école de fouilles représente autant un chantier scientifique qu’un lieu de formation et de réflexion éthique.

Les étudiantes et étudiants apprennent non seulement à fouiller et analyser les sépultures, mais aussi à produire des relevés 3D, à utiliser des techniques photographiques avancées et à collaborer avec des spécialistes de multiples disciplines.

«C’est la première école de bioarchéologie de ce genre au Québec. On veut transmettre une approche qui tient compte à la fois des données scientifiques et du respect des communautés concernées», fait remarquer la professeure.

L’équipe travaille d’ailleurs en étroite collaboration avec la paroisse afin de garantir le réensevelissement respectueux des restes humains après les analyses. «Même les ossements perturbés par les anciens travaux seront réinhumés selon les traditions de la communauté», assure-t-elle.

Et la professeure voit déjà loin. «Je vais continuer aussi longtemps que je le pourrai, lance-t-elle en riant. J’espère qu’on pourra encore mener cette école pendant de nombreuses années.»

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