«Maîtres chez eux»… et chez les autres aussi

En 5 secondes Dans un nouvel ouvrage, la professeure Kathryn Furlong examine comment le barrage hydroélectrique de Churchill Falls a façonné les identités concurrentes du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le livre «Maîtres chez eux: Churchill Falls, la fondation d’Hydro-Québec au Labrador» est publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Plus de 5000 mégawatts d’hydroélectricité, des milliards de dollars de revenus et des décennies de tensions entre deux provinces canadiennes avides d’énergie «verte»: l’imposant barrage de Churchill Falls, au Labrador, constitue un objet d’étude particulièrement riche.

Et aujourd’hui, au terme de 10 années de recherche soutenue, un nouvel ouvrage universitaire lui est consacré.

Le livre est cosigné par Kathryn Furlong, professeure de géographie à l’Université de Montréal et directrice scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l'UdeM, et deux de ses anciennes étudiantes des cycles supérieurs, Martine Verdy et Camila Patiño Sanchez.

Publié aux Presses de l’Université de Montréal, cet ouvrage en français de 228 pages, illustré, s’intitule Maîtres chez eux: Churchill Falls, la fondation d’Hydro-Québec au Labrador.

À la suite du lancement, le 22 avril, à Polytechnique Montréal, nous avons rencontré Kathryn Furlong pour discuter de la genèse du livre et des enjeux qu’il aborde.

Questions Réponses

Vous avez grandi au Labrador. Que représentait Churchill Falls pour vous à l’époque et comment votre perception, ainsi que celle des nationalismes concurrents du Québec et de Terre-Neuve, a-t-elle évolué depuis?

Churchill Falls a toujours été présent en toile de fond. Je le décris souvent comme la grande blessure culturelle de Terre-Neuve. Lorsque je me suis installée au Québec en 2010, je suis entrée au Département de géographie de l’UdeM et j’ai vu une carte murale du Québec où la frontière du Labrador était indiquée comme non définitive. Cela semblait aller de soi. La tempête médiatique qui a suivi le projet Muskrat Falls m’a toutefois profondément étonnée. Pourquoi autant de colère? Comment pouvait-il y avoir, au Québec, un sentiment d’injustice lié à des projets hydroélectriques au Labrador? Comment ces situations pouvaient-elles être perçues comme injustes par la population québécoise?

Depuis, j’ai compris qu’il existe des opinions très tranchées de part et d’autre de la frontière, mais qu’elles sont souvent peu fondées et rarement remises en question. Par exemple, le Labrador est vu comme une abstraction dans un bras de fer interprovincial et non comme un lieu auquel des personnes sont profondément attachées, des personnes qui méritent respect et considération.

Dans votre livre, vous avancez que l’idéologie québécoise «maîtres chez nous» est en réalité néocoloniale: elle suppose aussi d’être maîtres au Labrador par l’hydroélectricité. Pouvez-vous préciser votre idée?

L’un de mes principaux objectifs était de replacer le Labrador au centre de cette histoire, là où il doit être. Ce conflit apparent entre deux provinces concerne l’exploitation de ressources situées sur des territoires où plusieurs décideurs ne mettront jamais les pieds et n’envisageraient même pas de le faire. C’est le premier sens du titre.

Le second vise à déstabiliser les récits nationalistes qui présentent le développement et l’émancipation comme autonomes. En réalité, ces processus s’inscrivent toujours en relation avec d’autres peuples et d’autres territoires. Les frontières ne sont pas des barrières, mais des instruments permettant aux détenteurs du pouvoir de gérer les flux de biens et de personnes à leur avantage; elles ne créent pas des espaces entièrement autonomes, mais rendent possibles des relations particulières, médiatisées par le pouvoir.

Ainsi, on ne peut comprendre pleinement l’histoire d’Hydro-Québec, de la Révolution tranquille et, par conséquent, du Québec lui-même sans Churchill Falls. Cet élément est central dans l’histoire du Québec, tout comme dans celle de Terre-Neuve-et-Labrador.

Vos recherches reposent sur des articles de presse, des archives institutionnelles, des procès-verbaux, des dossiers judiciaires, des témoignages oraux et plus encore. Mais les archives d’Hydro-Québec demeurent inaccessibles: que pourraient-elles contenir?

C’est une excellente question. Une autre question pertinente est de savoir pourquoi les archives d’une société d’État sont cachées au public qu’elle est censée servir. À mes yeux, il s’agit d’une situation extraordinaire qui devrait préoccuper l’ensemble de la population québécoise.

Que pourraient-elles contenir? En ce qui concerne Churchill Falls, je m’attendrais à y trouver de nombreuses informations importantes sur la connaissance qu’avaient les dirigeants d’Hydro-Québec du Labrador, leurs débats autour du projet dans les années 1960 et par la suite, l’acquisition en 1969 de parts dans CFLCo, la stratégie adoptée alors que leurs représentants siégeaient des deux côtés de la table de négociation, leurs véritables perceptions du contrat et leurs projections quant aux effets d’une entente aussi déséquilibrée.

Ont-ils pris en compte les peuples innu, inuit et métis du Labrador? Comment ces considérations ont-elles évolué? Quelles étaient les logiques internes justifiant le refus répété d’accorder davantage d’énergie à Terre-Neuve-et-Labrador? Y a-t-il eu des discussions sur une entente plus équitable? Quels arguments internes ont servi à normaliser le statu quo? Que disaient-ils de la quasi-faillite de CFLCo dans les années 1990? Des efforts pour maintenir le barrage en activité? De la volonté constante de construire de nouveaux barrages?

J’imagine que ces archives recèlent une richesse d’informations non seulement sur Churchill Falls, mais aussi sur de nombreux autres sujets.

Vous accordez une place à des voix peu entendues: celles des travailleurs, mais aussi des peuples innu, inuit et métis. Quel a été leur rôle?

Certaines des personnes que nous évoquons ont travaillé sur le chantier du barrage; l’une d’elles était reconnue pour sa maîtrise de la pelle mécanique géante sur le site de Twin Falls. D’autres occupaient des emplois dans le secteur des services, comme une infirmière du Labrador.

Dans les années 1990, toutefois, les Premiers Peuples du Labrador ont bloqué un important projet d’expansion du barrage, qui comprenait le détournement de rivières et la construction de nouveaux ouvrages. Ces projets découlaient d’une entente entre les gouvernements de Terre-Neuve et du Québec, dirigés alors par Brian Tobin et Lucien Bouchard.

Mais lorsque les premiers ministres se sont rendus à Churchill Falls pour signer l’entente, ils ont été accueillis par des leaders et des manifestants innus sur le tarmac. Au lieu d’une victoire, ils ont dû fuir l’aéroport et se réfugier dans une cabane. Finalement, ils ont quitté les lieux sans entente. Une photo les montre entourés de manifestants, dont l’un porte une pancarte sur laquelle figure l’inscription «Pas d’hydro sans le consentement des Innus».

Depuis, les peuples innu, inuit et métis du Labrador, appuyés par des environnementalistes, se mobilisent contre Muskrat Falls et d’autres projets liés à l’entente de 2024.

Par ailleurs, de nombreuses personnes ont subi les conséquences de l’inondation du Haut-Churchill, notamment la perte de territoires de chasse et de pêche, ainsi que des dommages environnementaux étendus. Le journaliste et documentariste inuit du Labrador Ossie Michelin mène des recherches importantes à ce sujet.

Il convient aussi de rappeler que, à ce jour, les communautés côtières de l’est du Labrador n’ont toujours pas accès à l’électricité produite sur leurs terres. Elles dépendent de centrales au diésel polluantes, ont des factures élevées à payer; elles vivent une situation de précarité énergétique.

Votre livre paraît alors que l’entente de décembre 2024 entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador est fragilisée. Comment voyez-vous l’avenir?

Franchement, je suis préoccupée. Il ne reste que 15 ans avant l’échéance du contrat de 1969, en 2041. Quinze ans, c’est à la fois long et très court.

Un nouveau niveau de compréhension est nécessaire entre tous les peuples concernés, et pas seulement les «parties». Nos dirigeants doivent dépasser des promesses souvent illusoires de croissance et de développement.

L’entente de 2024 reposait encore sur de nouveaux aménagements au Labrador. À l’époque, François Legault promettait de faire du Québec une puissance de l’énergie verte et le Labrador servait une fois de plus de moyen à cette fin. Depuis, ces promesses semblent s’être dissipées, comme le projet de l’usine de batteries Northvolt de sept milliards de dollars.

Quelle voie suivre? Je proposerais une approche beaucoup plus modeste. Avant d’envisager de nouvelles inondations massives, commençons par corriger l’entente actuelle et notre rapport au barrage existant.

Comment espérer réussir de nouveaux projets d’envergure si nous ne parvenons pas à régler celui que nous avons déjà? Assurons d’abord une plus grande équité à tous les peuples concernés par le Haut-Churchill. Tentons de réparer le passé, peut-être alors cessera-t-il de déterminer notre avenir.

À propos de ce livre

Martine Verdy, Camila Patiño Sanchez et Kathryn Furlong, Maîtres chez eux: Churchill Falls, la fondation d’Hydro-Québec au Labrador, Les Presses de l’Université de Montréal, 2026, 228 p. 

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