Une décennie de secousses qui redessine la politique québécoise

En 5 secondes Le professeur de science politique Richard Nadeau présente le livre «Une décennie de turbulences électorales au Québec (2012-2022)».

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«Entre guillemets» Article 29 / 31

Une décennie de turbulences électorales au Québec (2012-2022), de Richard Nadeau, Jean-François Daoust, Éric Bélanger et Ruth Dassonneville, propose une plongée au cœur d’une décennie marquée par de profonds bouleversements électoraux. Des débats sur l’immigration à la pandémie de COVID-19 en passant par l’urgence climatique et les contrecoups de la crise financière, les repères traditionnels de la vie politique ont été brouillés.  

À travers l’analyse des comportements électoraux dans les quatre scrutins qui ont eu lieu entre 2012 et 2022, ce livre met en lumière l’émergence d’un nouvel équilibre partisan, dominé par la Coalition Avenir Québec, tout en soulignant la progression de Québec Solidaire et la visibilité accrue du Parti conservateur du Québec. 

Pour en savoir plus, nous nous sommes entretenus avec Richard Nadeau, professeur de science politique à l’Université de Montréal.  

Questions Réponses

En quelques années, le Québec est passé d’un duel entre le Parti québécois et le Parti libéral à un paysage beaucoup plus fragmenté. Qu’est-ce qui explique ce bouleversement? 

Nous soutenons dans cet ouvrage qu’une série de chocs exogènes a permis à des forces émergentes – la Coalition Avenir Québec [CAQ], Québec Solidaire [QS] et le Parti conservateur du Québec [PCQ] – de s’imposer au détriment des partis établis, le Parti québécois [PQ] et le Parti libéral du Québec [PLQ]. Ces chocs renvoient à des transformations sociales et politiques qui, exploitées efficacement, ont ébranlé les repères structurant les choix électoraux. 

Les débats sur l’immigration ont contribué à redéfinir la question nationale en termes culturels et identitaires plutôt que constitutionnels, permettant à la CAQ de se définir comme nationaliste sans être souverainiste face au PQ et au PLQ. La crise de 2008-2009 a aussi favorisé la CAQ, qui a fini par ravir au PLQ le titre de parti de l’économie. Par ailleurs, la montée des préoccupations environnementales au milieu des années 2010 a permis à QS de se redéfinir comme parti de la nouvelle gauche et de progresser chez les jeunes. Le contexte pandémique a, quant à lui, offert au PCQ l’occasion de porter un discours axé sur la liberté qui a trouvé un certain écho. 

L’élection de 2022 marque l’aboutissement de ces dynamiques: fragmentation inédite des appuis et émergence d’un multipartisme surprenant, malgré un mode de scrutin peu propice. En somme, l’effet cumulé de ces chocs, combiné avec l’atténuation du clivage sur le statut politique, explique l’instabilité électorale entre 2012 et 2022 et la montée du multipartisme. 

Vous parlez de plusieurs «chocs» comme la pandémie ou les débats sur l’immigration. Lequel vous semble avoir eu le plus de poids sur le vote des Québécois? 

Cinq chocs électoraux ont marqué la période 2012-2022: l’évolution de la composition de l’immigration au Québec, les effets résiduels de la crise économique de 2008-2009, la montée de l’urgence climatique, le virage nationaliste de la CAQ et la pandémie de COVID-19. Le plus structurant et durable semble être celui lié à l’immigration. Son influence est perceptible dès l’élection de 2007, se confirme en 2014 et se trouve au cœur du virage identitaire amorcé par la CAQ en 2015, qui a reconfiguré le débat national et contribué à ses succès. 

D’autres chocs ont aussi eu des effets importants. La crise financière de 2008 a mené aux politiques d’austérité du PLQ, contribuant à sa défaite en 2018. La focalisation de QS sur l’environnement a trouvé un large écho chez les électeurs plus jeunes, favorisant une hausse de son appui. Les répercussions de la pandémie sont, quant à elles, paradoxales: la pandémie explique en bonne partie l’ampleur de la victoire de la CAQ en 2022, récompensée pour sa gestion de crise, tout en ayant facilité la progression du PCQ, portée par une critique des mesures sanitaires. 

En somme, tous ces chocs ont eu des effets concrets, mais l’immigration apparaît comme le facteur le plus déterminant, car elle a contribué à redéfinir le débat sur la question nationale. Cet effet pourrait d’ailleurs se prolonger avec la hausse récente des seuils d’immigration au Québec et au Canada.

La Coalition Avenir Québec s’est imposée très rapidement au pouvoir. Est-ce surtout grâce à son chef, à ses idées ou au contexte particulier de la dernière décennie? 

Il serait sans doute plus exact d’affirmer que la CAQ a bénéficié, dès sa création, de très nombreux appuis, mais que ceux-ci ont ensuite beaucoup fluctué.  

Les succès de la CAQ s’expliquent indéniablement par le leadership de François Legault, qui a fondé le parti en 2011 et l’a dirigé tout au long de la période, affrontant pas moins d’une quinzaine d’adversaires. L’étude des motivations des électeurs montre aussi que le vote en faveur de la CAQ est celui qui est le plus étroitement lié à la popularité de son chef. Pour l’ensemble de ces raisons, il paraît tout à fait justifié de parler de la «décennie Legault» à propos de la période de 2012 à 2022. 

Cela dit, la position politique de la CAQ a également joué en sa faveur. Bien servi par les circonstances et les exploitant de façon efficace, le parti s’est progressivement imposé comme une formation nationaliste, fédéraliste, mais fortement attachée à la défense de l’identité québécoise tout en affichant une image de compétence économique. La CAQ est ainsi parvenue à incarner une voie médiane entre le souverainisme du PQ et le fédéralisme du PLQ en projetant une image de rigueur qui a contribué à ses succès. 

En somme, ces succès s’expliquent par le leadership de son chef, sa position et un contexte favorable.

Selon vous, les changements que vous observez, dont la montée de nouveaux partis, vont-ils durer ou la politique québécoise pourrait-elle revenir à un système plus traditionnel? 

C’est une question à laquelle il convient de répondre avec prudence. Cela dit, l’examen de la dynamique politique québécoise et des facteurs qui l’ont façonnée avant les élections de 2012 et jusqu’à celles de 2022 montre que le cumul d’évènements observé durant cette période a peu de chances de se reproduire. 

L’élection de 2026 pourrait plutôt marquer un retour relatif du PQ et du PLQ, ainsi qu’un recul des formations émergentes, en particulier QS et la CAQ. La polarisation entre le PQ et le PLQ ne devrait toutefois pas retrouver l’intensité des années 1980, lorsque leurs scores combinés avoisinaient 95 % des suffrages. Il demeure néanmoins plausible que ces deux partis obtiennent un soutien substantiel et, grâce au mode de scrutin, accaparent une part importante des sièges à l’Assemblée nationale. 

Plusieurs facteurs appuient cette hypothèse: la résurgence du débat sur le statut politique du Québec, les limites de la «troisième voie» caquiste, l’insatisfaction quant au bilan de la CAQ, le départ de son chef fondateur, un essoufflement de la mobilisation environnementale, les tensions liées à l’immigration et au statut du français, ainsi que l’incertitude économique liée à la politique tarifaire de Donald Trump.  

Dans ce contexte, le multipartisme accentué de 2022 paraît difficilement durable. L’ensemble de ces éléments laisse plutôt entrevoir un système plus resserré, marqué par une polarisation accrue et la fin d’une décennie de turbulences peu susceptibles de se répéter.

À propos de ce livre

Richard Nadeau, Jean-François Daoust, Éric Bélanger et Ruth Dassonneville, Une décennie de turbulences électorales au Québec (2012-2022), Les Presses de l’Université de Montréal, 2026, 200 p. 

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