Les journalistes, premiers cobayes de l'informatique mobile

En 5 secondes Bien avant Internet et les ordinateurs portables, les journalistes ont été parmi les premiers télétravailleurs de l'histoire – et les cobayes involontaires de l'informatique mobile.
Photo du «Silent 700», Columbia Journalism Review, mars-avril 1983, p. S6.

En 1979, une journaliste québécoise tente de transmettre son article de sa chambre d'hôtel. Elle dévisse le combiné téléphonique, branche son coupleur acoustique et attend. Une fois sur trois, le texte passe. Les deux autres fois, rien.

Ce souvenir, raconté par l’ancienne journaliste Lysiane Gagnon au cours d’un entretien avec l’équipe de recherche de la professeure Juliette De Maeyer, du Département de communication de l'Université de Montréal, illustre bien le paradoxe de l'informatisation du journalisme: ce fut une révolution technique vécue dans le «bricolage quotidien». 

Avec le professeur Will Mari, de l’Université d’État de Louisiane, Juliette De Maeyer a publié une étude dans la revue Information & Culture qui reconstitue l'histoire de l'informatique portable dans les salles de rédaction entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1990.  

Fondée sur des publications professionnelles américaines, britanniques et québécoises, ainsi que sur 18 entretiens avec d'anciens journalistes et enseignants, elle aborde un angle peu étudié de l'histoire des médias. 

«La plupart des récits sur la numérisation du journalisme commencent à la fin des années 1990, quand les salles de rédaction ont migré vers le Web, dit Juliette De Maeyer. Tout ce qui s'est passé avant est souvent méconnu.» 

L'étude s'appuie notamment sur des archives du milieu journalistique québécois, dont des documents de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et la revue Le 30, où le métier se discutait de l'intérieur. Ce corpus a été croisé avec les témoignages oraux de journalistes ayant vécu cette période, ce qui a permis de faire ressortir des expériences individuelles que les publications des éditeurs de presse – généralement favorables aux nouvelles technologies – passaient sous silence. «Les archives de l'industrie voyaient les technologies comme des moyens de gagner du temps et de faire des économies. Le ton y était résolument optimiste», note Juliette De Maeyer. 

Des travailleurs mobiles avant l'heure

L'une des thèses centrales de l'étude bouscule une idée reçue: les journalistes n'ont pas attendu l'ordinateur pour travailler à distance. Depuis les débuts du journalisme moderne, le métier a toujours impliqué de couvrir le monde hors de la salle de rédaction, que ce soit par l’entremise de la voiture, du télégraphe, de la radio ou du téléphone.  

«C'est un métier qui a toujours été mobile, qui nécessite d’aller sur le terrain et de rester en contact avec la salle de nouvelles», résume Juliette De Maeyer.  

Selon elle, l'arrivée de l'informatique portable dans les années 1970 ne représente donc pas une rupture, «mais le prolongement d'une longue tradition qui a fait des journalistes une cible commerciale naturelle pour les fabricants des premiers ordinateurs portables». 

C’est ce qui explique pourquoi certains des premiers appareils du genre ont été conçus spécifiquement pour la presse. C’est le cas du Teleram P-1800, lancé en 1975 – six ans avant l'Osborne 1, qui est considéré comme «le premier ordinateur portable». Il a été créé pour répondre aux besoins du New York Times, dont les reporteurs devaient jusque-là dicter leurs textes à un employé chargé de les transcrire.  

«La machine ressemblait à une petite valise bleue d'une quarantaine de centimètres, équipée d'un clavier, d'un écran cathodique de 18 cm et d'un coupleur acoustique permettant de transmettre environ 300 mots par minute via n'importe quel téléphone, écrivent les auteurs de l’étude. Dès 1976, ils sont 50 quotidiens à l’utiliser, dont le Los Angeles Times et le New Yorker, qui avait même investi dans la compagnie, ainsi que l'Associated Press.» 

D'autres appareils qui n'ont pas été conçus pour les journalistes ont été largement adoptés par le milieu. Le TRS-80 de Tandy Corporation, sorti en 1983, pesait à peine deux kilos et fonctionnait avec des piles AA ordinaires.  

«Sa robustesse et sa simplicité en ont fait une référence dans les rédactions pendant plus d'une décennie, ajoutent-ils. Un reporteur du San Antonio Express-News racontait s’être servi de l’appareil après que celui-ci eut été complètement arrosé par un climatiseur défectueux: il l’avait retourné pour en vider l'eau et l'appareil fonctionnait à nouveau le lendemain matin.» 

La «liberté de la presse» au service des directions

L'étude scrute aussi le discours qui accompagnait ces appareils, de même que ce qu'il dissimulait. Les fabricants promettaient aux journalistes de «capturer leurs frappes originales», sans intermédiaires susceptibles d'introduire des erreurs.  

Une publicité pour le Teleram datée de 1979 s'intitulait Introducing a New Freedom of the Press. «Les archives professionnelles, les publications de l'industrie avaient un ton résolument optimiste, comme aujourd'hui avec l'intelligence artificielle», observe Juliette De Maeyer. 

Mais cette liberté avait un revers. Elle permettait surtout aux directions de supprimer des catégories entières de travailleurs – les transcripteurs d’articles dictés, les linotypistes, les typographes – sans que ces disparitions d'emplois soient nommées comme telles.  

«Un article de l'époque notait sans détour que l'ordinateur effectuait la transmission “sans rechigner, contrairement à certains vieux linotypistes d'antan”, illustre la professeure de l’UdeM. Les voix de ces travailleurs déplacés sont totalement absentes des archives dépouillées, ce qui est une lacune importante de la documentation existante.» 

Ainsi, pendant plusieurs décennies, les salles de rédaction avaient connu une croissance soutenue de leur main-d'œuvre, portée par une division du travail très spécialisée: au milieu du 20siècle, des centaines de personnes pouvaient travailler pour un seul journal. Or, l'informatisation a inversé cette tendance. «Plusieurs savoir-faire ont disparu des salles de nouvelles sans qu'on en parle. C'est resté dans l'ombre», ajoute Juliette De Maeyer. 

La nostalgie des pionniers 

L’expérimentation de ces nouvelles technologies ne se faisait pas sans difficulté. Outre Lysiane Gagnon, qui qualifiait d'«infernale» son expérience avec un coupleur acoustique qui fonctionnait une fois sur trois, une reportrice envoyée couvrir la visite du pape Jean-Paul II à New York en 1979 décrivait son Texas Instruments Silent 700 comme un «albatros lourd, encombrant, exigeant une prise électrique à trois fiches et un téléphone à portée de main».  

«Mais malgré les frustrations, la plupart des journalistes que nous avons rencontrés se souviennent de cette époque avec plaisir et nostalgie, nuance Juliette De Maeyer. Ils disaient avoir éprouvé de l'affection pour ces ordinateurs qui ne fonctionnaient pas très bien. Ils étaient des pionniers.» 

La pression de sortir la nouvelle plus vite, l'ingéniosité déployée pour contourner les aléas techniques, l'adrénaline du terrain… Tout cela s'est sédimenté en une mémoire collective teintée de fierté. 

Il faut dire que certains appareils méritaient cette affection. Le TRS-80, surnommé le «Trash 80» par ses utilisateurs, a permis à un reporteur de New York de couvrir en 1993 un écrasement d'avion en transmettant son texte des lieux mêmes de la catastrophe par l’un des premiers téléphones cellulaires. Le signal était faible, mais suffisant et l'article a pu être publié le lendemain. 

Une histoire désordonnée

Pour Juliette De Maeyer, le journalisme offre un cas d'étude exemplaire pour comprendre comment les transitions technologiques se font de manière progressive, contradictoire et socialement inégale.  

Selon elle, les journalistes n'ont pas simplement adopté des technologies venues de l'extérieur, ils ont contribué à les concevoir, à les tester et à en définir les usages. «Ces changements ne sont pas linéaires et ne sont pas reliés entre eux, rappelle-t-elle. Il y a eu plusieurs petites inventions, et l'histoire est plus désordonnée qu'on croit.» 

L'étude invite aussi à reconsidérer l'histoire du télétravail, souvent présentée comme un phénomène récent, accéléré par la pandémie de COVID-19. Les journalistes qui transmettaient leurs articles de leurs chambres d'hôtel dans les années 1980 vivaient déjà cette réalité, avec ses contraintes, sa liberté et son lot d'ambivalence.  

«Travailler loin d'un bureau a une longue histoire. Et les reporteurs de même que les rédacteurs en chef ont montré la voie… pour le meilleur et pour le pire!» concluent les auteurs. 

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