En 1979, une journaliste québécoise tente de transmettre son article de sa chambre d'hôtel. Elle dévisse le combiné téléphonique, branche son coupleur acoustique et attend. Une fois sur trois, le texte passe. Les deux autres fois, rien.
Ce souvenir, raconté par l’ancienne journaliste Lysiane Gagnon au cours d’un entretien avec l’équipe de recherche de la professeure Juliette De Maeyer, du Département de communication de l'Université de Montréal, illustre bien le paradoxe de l'informatisation du journalisme: ce fut une révolution technique vécue dans le «bricolage quotidien».
Avec le professeur Will Mari, de l’Université d’État de Louisiane, Juliette De Maeyer a publié une étude dans la revue Information & Culture qui reconstitue l'histoire de l'informatique portable dans les salles de rédaction entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1990.
Fondée sur des publications professionnelles américaines, britanniques et québécoises, ainsi que sur 18 entretiens avec d'anciens journalistes et enseignants, elle aborde un angle peu étudié de l'histoire des médias.
«La plupart des récits sur la numérisation du journalisme commencent à la fin des années 1990, quand les salles de rédaction ont migré vers le Web, dit Juliette De Maeyer. Tout ce qui s'est passé avant est souvent méconnu.»
L'étude s'appuie notamment sur des archives du milieu journalistique québécois, dont des documents de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et la revue Le 30, où le métier se discutait de l'intérieur. Ce corpus a été croisé avec les témoignages oraux de journalistes ayant vécu cette période, ce qui a permis de faire ressortir des expériences individuelles que les publications des éditeurs de presse – généralement favorables aux nouvelles technologies – passaient sous silence. «Les archives de l'industrie voyaient les technologies comme des moyens de gagner du temps et de faire des économies. Le ton y était résolument optimiste», note Juliette De Maeyer.