Joan Didion: relire une icône à la lumière de ses archives

En 5 secondes Clara Champagne a plongé parmi les premières dans des archives inédites de Joan Didion, qui révèlent une image de la pionnière du nouveau journalisme bien différente de celle qu’on en avait.
Joan Didion à Los Angeles le 2 août 1970

En mars dernier, la New York Public Library a ouvert au public 336 boîtes d’archives consacrées à Joan Didion. Manuscrits, lettres, photos, carnets, brouillons, contrats annotés… Au total, plus de 35 m de documents retracent la vie et l’œuvre de celle qui a marqué le nouveau journalisme par sa voix singulière et sa plume acérée. 

Clara Champagne, qui termine un doctorat en communication sur la figure de Joan Didion sous la direction de Juliette De Maeyer à l'Université de Montréal, a été la première chercheuse à consulter ces archives. Inscrite sur la liste d’attente deux ans avant leur ouverture, elle a reçu l’appel tant attendu dès que les archives ont été accessibles. Elle a alors mis entre parenthèses son travail de rédactrice en chef adjointe au magazine Nouveau Projet pour partir cinq semaines à New York. 

Pour la doctorante, qui a fait paraître un article sur ses découvertes dans Nouveau Projet, ces archives apportent un regard neuf sur l’écrivaine et invitent à nuancer l’image de Joan Didion comme narratrice transparente. «Son “je” n’était pas elle. C’était une construction, un personnage littéraire qu’elle a façonné au fil de ses textes», observe-t-elle. 

 

Quand le «je» est un jeu

Dès ses débuts, Joan Didion s’est imposée comme une figure du nouveau journalisme, insérant son point de vue personnel dans ses reportages et ses essais. Ses livres autobiographiques – L’année de la pensée magique, Le bleu de la nuit – renforçaient l’impression d’une transparence totale, d’une femme qui se livrait sans fard. 

Mais les archives racontent une autre histoire. «Sa vie familiale était beaucoup moins unique que ce qu'elle présentait dans ses textes. Elle a eu des soucis de santé importants qui n'ont jamais été évoqués. Il y a certaines relations qui se sont terminées dans des conflits. Ce sont de nombreux aspects de sa vie qu'on ignorerait si l’on se fiait uniquement à ce qu'elle a décrit de sa vie dans sa non-fiction», explique Clara Champagne. 

Ce n’est pas qu’elle inventait, précise la chercheuse: «Elle choisissait très consciemment ce qu’elle voulait dire d’elle-même. La narratrice qu’on croit identifier très facilement à Joan Didion est en réalité une construction.» 

Une rigueur insoupçonnée

Si les écrits personnels occupent une grande place dans la réception de l’œuvre de Joan Didion, les documents conservés à la New York Public Library en dévoilent une autre facette, moins connue. «On découvre l’ampleur de son travail de documentation, mentionne Clara Champagne. Pour chaque article publié, elle avait accumulé des pages et des pages de notes, parfois 10 fois plus que le texte final.» 

Cette minutie témoigne d’une exigence journalistique impressionnante. «On a tendance à associer Joan Didion à la subjectivité du nouveau journalisme, mais ses archives révèlent qu’elle était extrêmement rigoureuse dans ses enquêtes. Je pense qu'elle était capable de rendre compte du monde adéquatement et qu’en arrière de chaque texte il y avait beaucoup de rigueur et beaucoup de recherche. Elle vérifiait, recoupait, notait chaque détail», indique la chercheuse.  

Pourquoi a-t-on alors surtout retenu une image intime de Joan Didion, qui parle de son deuil ou de ses crises d’angoisse? La doctorante se demande si l’on ne pourrait pas y voir une dynamique de genre: «Quand une femme écrit, on a tendance à la lire en privilégiant l’aspect personnel. Ses textes journalistiques, pourtant d’une grande profondeur et d’une rigueur impressionnante, sont moins mis en avant.» 

Repenser Joan Didion

Ces archives invitent donc à relire Joan Didion autrement. «Elles ne mettent pas en lumière une transparence totale, mais elles montrent comment elle a construit son image, comment elle contrôlait ce qu’elle voulait livrer au public», conclut Clara Champagne.  

À la lumière de ces documents, la célèbre phrase que Joan Didion a écrite dans The White Album, «Nous nous racontons des histoires afin de vivre», prend une résonance nouvelle. Ses récits, y compris ceux sur elle-même, étaient des histoires choisies, modelées. Et c’est peut-être là, dans cette tension entre le vrai et le construit, qu'on peut redécouvrir son œuvre. 

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