Le 14 mai aura lieu la journée d’étude «Olivier Maurault le Magnifique». À cette occasion, l’historien Daniel Poitras a retracé le parcours de celui qui a été recteur de l’Université de Montréal dans l’une des périodes les plus mouvementées de l'histoire de l'établissement, entre 1934 et 1955.
Olivier Maurault, un recteur au cœur des tempêtes de l’Université de Montréal
Un rectorat qui débute en pleine crise financière
«Olivier Maurault arrive à un moment névralgique de l’histoire de l’Université. L’UdeM subit une crise financière majeure à la suite de la Grande Dépression, explique Daniel Poitras. Le bâtiment du mont Royal est en construction, mais les travaux sont arrêtés faute d’argent. Les fonds restants sont investis pour protéger de la pluie les structures qui ont été élevées. Le moral est au plus bas.»
Pendant ce temps, les membres de la communauté universitaire attendent toujours de quitter leurs locaux du centre-ville pour le campus de la montagne. Partout, les ressources manquent. Les compressions touchent directement le personnel. «Les professeurs doivent accepter des suspensions et des réductions de 10 % de leur salaire pendant plusieurs années. Les employés aussi», dit l'historien.
À l’extérieur de l’Université, les critiques sont nombreuses. Une partie de la presse montréalaise accuse l’établissement d’avoir gaspillé des sommes publiques considérables dans un projet irréaliste. «Les grands médias disent qu’on a dépensé cet argent-là pour rien, souligne-t-il. L’Université est alors littéralement menacée de disparaître.»
Pourquoi avoir confié la direction de l’Université à Olivier Maurault dans un contexte aussi difficile? Selon Daniel Poitras, ce choix s’explique moins par ses compétences administratives que par ses qualités relationnelles. «Il est très habile pour créer des liens. Il parle à beaucoup de gens. Il a un réseau étendu. Il est très affable, évite les confrontations et possède une vaste culture qui lui sert bien dans ses fonctions», indique l’historien. L’homme possède aussi une énergie et une présence publique qui semblent rassurantes à une époque de crise. «On s’est dit qu’il était là pour réparer les ponts brisés avec la société civile, et aussi avec le gouvernement, afin de redorer l’image d’une université qui en a alors bien besoin», poursuit-il.
Une université sauvée… mais sous tutelle
En 1939, le gouvernement de l’Union nationale intervient pour sauver l’Université de Montréal de la faillite. Cette aide financière vient toutefois avec des conditions strictes. Québec impose une structure de gouvernance chargée de superviser étroitement les dépenses et l’administration de l’établissement pendant une dizaine d’années.
«Olivier Maurault se retrouve dans une situation un peu compliquée où il n’est pas le maître à bord», résume Daniel Poitras. Même s’il participe à cette gouvernance, les décisions majeures échappent largement au recteur. «C’est la Société d’administration, qui répond au gouvernement, qui prend les décisions et qui a le dernier mot sur les dépenses qui vont être faites à l’Université», dit-il. Cette réalité contribuera durablement à façonner la réputation d’Olivier Maurault. «Il a longtemps eu la réputation d’être un errand boy», note l’historien, reprenant une expression utilisée à l’époque par quelques observateurs pour décrire son rôle d’intermédiaire entre les facultés et la Société d’administration.
Selon lui, cette perception explique en partie pourquoi l’histoire a davantage souligné l’héritage de ses successeurs. «On ne s’est pas trop attardé à lui par la suite, contrairement à ses successeurs Irénée Lussier et Roger Gaudry, qui ont bénéficié de finances plus favorables et de beaucoup plus de liberté d’action», mentionne-t-il.
Une ouverture internationale avant l’heure
Si Olivier Maurault demeure associé à une période de crise, son rectorat marque également les débuts de l’ouverture internationale de l’Université. «Souvent, on associe l’ouverture internationale de l’Université de Montréal aux années 1950 et surtout 1960, rappelle Daniel Poitras. Mais dès la fin des années 1930, Olivier Maurault manifeste une curiosité très vive pour l’international.» Le recteur visite d’ailleurs une cinquantaine d’universités américaines et multiplie les voyages à l’étranger, dont en Amérique latine. Il rédige également plusieurs ouvrages inspirés de ses déplacements.
«Il va au Mexique avec des étudiants canadiens-français, raconte l’historien. Il participe à de nombreux congrès internationaux et utilise habilement les réseaux catholiques auxquels il appartient.» Olivier Maurault préside notamment l’Union des Latins d’Amérique, une organisation qui souhaite renforcer les liens entre le Québec et les pays d’Amérique latine. À travers ces initiatives, il cherche à élargir les horizons du Québec. «L’idée était d’ouvrir la province à un horizon plus large et d’inciter ses contemporains à réfléchir à son inscription en Amérique du Nord», observe l’historien. Dans l’esprit d’Olivier Maurault, cette ouverture internationale demeure toutefois profondément liée à la mission culturelle et religieuse de l’Université. «Pour lui, il s’agissait de promouvoir la langue française, mais aussi le catholicisme, l’Université de Montréal étant un phare culturel, particulièrement après l’occupation de la France par l’Allemagne nazie», dit-il.
Le recteur rêve alors de faire de Montréal un important foyer intellectuel francophone dans les Amériques. «À la fin des années 1930, il veut faire venir à l’Université de Montréal des étudiants canadiens-français de partout au Canada, mais aussi des Franco-Américains et même des étudiants d’Amérique latine, ce qu’il parviendra à faire malgré les finances précaires de l’Université», relate l’historien.
Malgré des programmes d’échange encore embryonnaires, Olivier Maurault insiste sur l’importance du rayonnement international pour l’avenir de l’établissement. «Il disait que c’était essentiel pour que l’Université puisse se développer et avoir une place sur la scène internationale, mais aussi pour s’inspirer de ce qui se fait ailleurs, et même aux États-Unis!» ajoute-t-il.
Cette ouverture internationale s’inscrit bien sûr dans un mouvement plus large. «L’Université de Montréal mise sur des figures comme Marie-Victorin, Édouard Montpetit, Léon Lortie, Pierre Danserau et Georges Préfontaine, qui contribuent à faire rayonner l’UdeM», fait remarquer l’historien. Même si leurs relations avec le recteur sont parfois difficiles, ils s’entendent sur la nécessité d’ouvrir l’Université.
Défendre l’image de l’Université
Une autre dimension importante du rectorat d’Olivier Maurault concerne la défense de l’image publique de l’Université. Dans les années 1930, l’établissement fait l’objet de nombreuses critiques. «Certains l’accusent d’être un nid de communistes, d’athées, de libertins, de francs-maçons ou de juifs, révèle l’historien. Ces accusations reflètent les tensions politiques et religieuses de l’époque, mais aussi une certaine panique morale qui, hier comme aujourd’hui, cible volontiers les universités.»
Parce qu’elle possède une charte papale et demeure subordonnée à Rome, l’Université de Montréal fait l’objet d’une certaine surveillance. «On surveillait étroitement toutes les déviations par rapport au catholicisme et à la doctrine sociale de l’Église, même si des brèches étaient déjà présentes. Après tout, le père Noël Mailloux enseignait la psychanalyse à l’Institut de psychologie!» raconte Daniel Poitras. Olivier Maurault consacre donc beaucoup d’efforts à rassurer les milieux conservateurs et religieux. «Dans certains textes, on le voit surenchérir sur la catholicité de l’Université en énumérant le nombre de crucifix qu’on y trouve, le nombre de prières, etc.», dit-il.
Pour l’historien, ces tensions illustrent une transformation déjà en cours au sein de l’établissement. «L’administration de l’Université voulait maintenir son identité catholique, mais elle devait composer avec une diversification croissante de son professorat, et ce, en pleine métropole», signale-t-il. Située au cœur de Montréal, elle est confrontée plus rapidement que d’autres établissements québécois à la pluralité culturelle et intellectuelle, qui est déjà bien perceptible dans le journal étudiant Le Quartier latin. «Olivier Maurault tente de censurer le journal, mais échoue, ce qui en dit long sur l’influence du corps étudiant», déclare Daniel Poitras.
Souvent resté dans l’ombre de figures plus connues de l’histoire de l’Université, Olivier Maurault apparaît comme un acteur central d’une période charnière, marquée à la fois par la crise, la modernisation et les premiers efforts d’ouverture internationale de l’établissement.