Autisme et audition: des pistes pour éclairer un fonctionnement cérébral différent

En 5 secondes L’éminent chercheur en autisme Laurent Mottron réunit dans un même cadre théorique les atypies de la perception auditive, de la cognition, de la socialisation et du langage.
Selon Laurent Mottron, chez de nombreux jeunes enfants autistes, les premiers signes du trouble sont souvent liés à la perception sonore.

Laurent Mottron, professeur au Département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal et psychiatre à l’Hôpital en santé mentale Rivière-des-Prairies du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Nord-de-l’Île-de-Montréal, voue sa carrière à la compréhension du fonctionnement cognitif des personnes autistes. 

Loin d’une vision centrée sur le déficit, ses travaux proposent plutôt de voir l’autisme comme une manière différente de traiter les informations sensorielles et sociales, notamment par la mise en lumière d’un apprentissage non social du langage

Dans une étude récente menée en collaboration avec Luodi Yu, de l’Université de Guangzhou en Chine, le chercheur vient renforcer cette perspective: chez certains enfants autistes, le cerveau semble particulièrement apte à détecter de très fines variations sonores tout en éprouvant davantage de difficultés à traiter les séquences temporelles inhérentes au langage oral. 

L’audition sous la loupe 

Chez de nombreux jeunes enfants autistes, les premiers signes annonciateurs du trouble sont souvent liés à la perception sonore, indique Laurent Mottron. 

«Les parents remarquent parfois que l’enfant ne se retourne pas lorsqu’on l’appelle, au point de croire d’abord à une surdité. Pourtant, les tests auditifs ne révèlent en général rien d’anormal: l’ouïe est intacte, voire fine pour ce qui est des bruits non sociaux. L’enfant entend ainsi très bien, mais semble perdre de l’intérêt pour les stimulus sonores associés à l’univers social et en particulier à la voix humaine», souligne-t-il.  

À l’inverse, certains sons précis peuvent devenir insupportables. Le bruit des sèche-mains dans les toilettes publiques ou celui de la chasse d’eau en sont des exemples classiques.  

Dans la même veine, depuis une quinzaine d’années, la recherche a démontré que l’oreille absolue – cette capacité rare à reconnaître ou à produire une note musicale sans référence externe – est beaucoup plus fréquente chez les personnes autistes que dans la population générale.  

«Certaines études ont même montré qu’elle pouvait être jusqu’à cent fois plus représentée, note Laurent Mottron. Avec la chercheuse de l’UdeM Isabelle Peretz, nous avions établi il y a 20 ans que la discrimination des fréquences sonores était aussi meilleure. Et cette surreprésentation semble surtout concerner les personnes autistes ayant eu un retard de langage dans l’enfance.» 

Pour le psychiatre, ces phénomènes ne sont pas anodins et peuvent refléter une manière différente de hiérarchiser les informations sonores. Ils ouvrent aussi une piste importante: et si certaines particularités auditives étaient liées à la façon dont le cerveau traite le langage dès les premières années de vie? 

Une première étude psychophysique 

Dans sa plus récente étude, Laurent Mottron et ses collègues chinois se sont intéressés à deux dimensions fondamentales de l’audition. La première – dite «spectrale» – concerne la gamme de fréquences et d’intensités que l’oreille peut percevoir, comme le timbre d’une voix ou la hauteur d’un son; la seconde – dite «temporelle» – renvoie à la manière dont le cerveau traite et organise les sons dans le temps, un aspect essentiel pour acquérir la syntaxe à partir du langage que l’enfant entend. 

L’équipe de recherche a comparé les résultats d'enfants autistes ayant un langage oral limité avec ceux d’un groupe témoin à l’aide de deux tâches mesurant séparément ces deux dimensions auditives. Dans la première, il fallait détecter une variation de fréquence, c’est-à-dire indiquer à partir de quel seuil un son devient légèrement plus aigu ou plus grave. Dans la seconde, les participants devaient repérer un très court silence inséré dans un son continu. 

Par rapport à leurs pairs neurotypiques, les enfants autistes présentaient des seuils temporels considérablement plus élevés et des seuils spectraux beaucoup plus bas. Autrement dit, les enfants autistes se sont montrés meilleurs pour distinguer les variations de fréquence, ce qui confirme l’idée d’une sensibilité accrue aux détails spectraux.  

«Alors que les déficits rapportés dans l’autisme sont nombreux, il est très rare dans les sciences cognitives de l’autisme qu’on puisse montrer une dissociation aussi spécifique entre un traitement où les autistes sont littéralement meilleurs que les groupes témoins et un traitement très proche où ils sont moins bons», estime le chercheur. 

Cette étude aura révélé que les scores de traitement temporel et spectral sont tous deux liés aux capacités linguistiques: des seuils temporels et spectraux plus bas, indiquant une plus grande sensibilité dans chaque domaine, ont été associés à de meilleures compétences linguistiques.

Une nouvelle compréhension du langage  

Pour Laurent Mottron, la combinaison d’un intérêt pour le langage et d’une diminution de l’intérêt pour les productions sociales comme la voix humaine pourrait expliquer pourquoi certains enfants autistes acquièrent rapidement des compétences en lecture et en reconnaissance des lettres ou des chiffres, parfois même dans une autre langue, tout en présentant un retard marqué dans le langage oral. 

«Le cerveau autiste semble privilégier des informations stables et simultanées, comme des symboles visuels ou des hauteurs de sons, plutôt que des séquences auditives rapides comme celles de la parole», précise le chercheur. 

Il rappelle du même souffle que les personnes autistes sont souvent très sensibles aux motifs, aux régularités et aux tendances, qu’il s’agisse de repérer des similitudes visuelles, des différences fines entre deux sons ou des changements dans une routine quotidienne.  

«Cette aptitude à repérer les patterns pourrait aussi éclairer certaines particularités du langage autiste. Apprendre des lettres, des chiffres ou des mots isolés peut être relativement facile, alors que la syntaxe, qui repose sur des séquences temporelles complexes, demeure plus difficile et plus dépendante de l’exposition au langage oral et de l’intérêt pour celui-ci», ajoute-t-il. 

Devant ces constats, le psychiatre réitère que le cerveau autiste possède les mêmes grandes structures que le cerveau neurotypique, mais qu’il traite l’information différemment. À ses yeux, l’image est celle d’une voiture qui fonctionne parfaitement, mais qui avance en marche arrière: rien n’est brisé, mais le mode de fonctionnement n’est pas le même. 

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