La distinction que propose Charles Blattberg repose sur une opposition entre deux façons de concevoir la différence.
D’un côté, il y a la «multiplicité», dans laquelle plusieurs parties coexistent au sein d’un tout qui reste uni. Pour Charles Taylor, il y a différentes manières d’être canadien, mais le Canada peut former quand même une unité cohérente. De l’autre côté, il y a la «pluralité», dans laquelle certaines parties sont si divergentes qu’elles fragmentent le tout, rendant toute unité impossible ou du moins incertaine.
S’il reconnaît que les conflits entre communautés sont irréductibles, Charles Taylor croit qu’ils restent réconciliables.
Charles Blattberg conteste cette conviction.
«Cette conviction chez Charles Taylor est profondément thomiste, ce qui fait en philosophie un moniste non orthodoxe selon lequel la rédemption est possible en principe, explique Charles Blattberg. C’est cette foi en une réconciliation ultime qui fonde, philosophiquement, son optimisme politique», mentionne-t-il.
Charles Blattberg met en contraste cette position avec celle d’Isaiah Berlin, dont les deux Charles ont également été les étudiants. Celui-ci juge que certaines valeurs sont fondamentalement incompatibles et que les dilemmes moraux sont parfois sans issue.
Entre ces deux pôles, Charles Blattberg se place au milieu: «Pas aussi optimiste que Charles Taylor, qui croit qu’il y a finalement une solution aux dilemmes moraux, mais pas aussi pessimiste qu’Isaiah Berlin, qui pense que ce n’est pas possible», précise-t-il.
La conversation plutôt que la négociation
Cette position se traduit, dans la pratique, par une préférence marquée pour la conversation – un concept que Charles Blattberg distingue de la négociation.
«On traite souvent ces deux mots comme des synonymes, mais la conversation est un mode de dialogue très fragile qui exige que les interlocuteurs visent sincèrement la résolution du conflit, et non la victoire sur l’adversaire ou la limitation des dégâts, dans une démarche véritablement gagnant-gagnant», nuance-t-il.
Il ajoute que, «si l’on se sent menacé par les propos de l’autre, ce sera difficile ou impossible de discuter avec un esprit ouvert», soulignant que la tradition philosophique occidentale, depuis Socrate, «a plutôt cultivé l’art du débat combatif où l’on doit soit gagner, soit perdre et cette influence néfaste dure depuis près de 2500 ans».
Sur les questions de politique identitaire, la conversation s’impose donc comme une nécessité: «On ne peut pas négocier ça, dit-il. Soit on croit que, par exemple, les Québécoises et les Québécois francophones forment une nation, soit on n’y croit pas. C’est une question sociologique qui relève de la vérité – et la vérité, par définition, ne se négocie pas. De plus, c’est quelque chose que l’État canadien devrait reconnaître directement – et pas seulement par l’intermédiaire de l’État québécois.»
La laïcité: un cas concret
Pour illustrer les limites de la «diversité profonde» de Charles Taylor, Charles Blattberg évoque le débat québécois sur la laïcité. La notion de «laïcité ouverte», élaborée par Charles Taylor et le philosophe Jocelyn Maclure, fait en sorte que l’État se veut neutre sur le plan religieux tout en protégeant la liberté de conscience et en gérant les accommodements par les voies juridique et administrative.
C’est cette neutralité que Charles Blattberg remet en question.
«La neutralité constitue un obstacle, car pour un raisonnement neutre, il faut des règles systématiquement unifiées, indique-t-il. L’arbitre doit appliquer les règles de manière équitable, sinon il ne fait pas son travail.»
Or, selon lui, ce modèle ne tient pas en politique: «L’équité, c’est une chose, la justice, c’en est une autre. Pour résoudre les conflits éthiques, ce n’est pas la neutralité d’un cadre règlementaire qu’il faut, mais l’impartialité, c’est-à-dire un jugement tourné vers l’ensemble, et non vers les parties, du bien commun», affirme-t-il.
En confiant la gestion des conflits à des juges et à des experts dotés de cadres analytiques complexes, «la laïcité ouverte technocratise des questions qui appellent d’abord un engagement citoyen et crée ainsi le ressentiment qu’elle cherche à prévenir», poursuit-il.
La responsabilité des citoyens
La solution pour Charles Blattberg ne passe pas par plus d’expertise, mais par une responsabilité citoyenne accrue.
«Tous savent ce qu’est une discussion: c’est accessible, c’est à la portée de tout le monde, explique-t-il. Nos représentants politiques, les citoyens dans leur vie quotidienne et les institutions devraient s’engager directement dans ces conversations difficiles, plutôt que de les déléguer à des instances prétendument neutres.»
Citant Tocqueville, Charles Blattberg met en garde contre «un despotisme démocratique où les citoyens laissent l’État décider à leur place: il faut toujours encourager et faciliter les ponts entre la société civile et l’État, sinon on peut être tenté par une forme de dictature molle», insiste-t-il.
Charles Blattberg reconnaît que la conversation peut échouer et que certains conflits resteront sans résolution satisfaisante. «Parfois les conflits sont réconciliables, parfois non, conclut-il. C’est cette honnêteté intellectuelle – ce refus d’assumer une réconciliation moniste alors que rien ne peut la garantir – qui constitue la véritable profondeur que la philosophie politique doit aujourd’hui cultiver.»