Guerre en Russie: pourquoi signer une pétition quand on sait qu'elle ne servira à rien?

En 5 secondes En 2022, plus d'un million et demi de Russes ont signé des pétitions antiguerres qu'ils savaient inutiles. Des chercheurs de l'UdeM expliquent cette apparente contradiction.
Les listes de signataires des pétitions dénonçant la guerre deviennent une sorte de «technologie du jugement»: un outil d'évaluation mutuelle. Avant de signer une pétition, les gens vérifiaient le nom des personnes qui l'avaient fait avant eux pour s'assurer que des collègues respectés y figuraient. Des amitiés se sont renforcées ou brisées selon la présence ou l'absence d'un nom.

Le 24 février 2022, quelques heures après le début de l'invasion de l'Ukraine par l’armée russe, des pétitions antiguerres se sont mises à circuler en Russie. En neuf jours, 91 pétitions distinctes recueillent plus de 1,5 million de signatures, avant que des lois criminalisant l’opposition à la guerre mettent fin au mouvement, le 4 mars.  

Or, la plupart des signataires savaient pertinemment que cela ne changerait rien à la décision du Kremlin. Pourquoi des centaines de milliers de personnes ont-elles pris le risque de s'associer ouvertement à une cause dont elles jugeaient elles-mêmes l'issue improbable? 

C'est ce paradoxe que Guillaume Sauvé et Maxime Duchâteau, chercheurs en science politique à l'Université de Montréal, ont entrepris d'expliquer. Leur étude, dont les résultats sont parus dans la revue Problems of Post-Communism, s'appuie sur ces pétitions et sur 10 entretiens semi-dirigés menés avec des initiateurs et des signataires rencontrés en exil – en France, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan – ou restés en Russie mais contactés à distance. 

Un geste risqué malgré les apparences 

Avant même les lois du 4 mars, des pressions s'exercent rapidement sur les signataires: convocations par les directions d'université, avertissements aux journalistes et aux enseignants, injonctions à se rétracter. Une employée d'une salle de cinéma moscovite se voit sommée, dès le lendemain de sa signature, de choisir entre publier une rétractation ou démissionner.  

Un sondage réalisé en avril 2022 par les auteurs de la pétition des enseignants russes révèle que 28 % des répondants ont subi des pressions: conversations avec la direction, instructions de ne pas exprimer de positions politiques, menaces de licenciement. Après le 4 mars, le risque change de nature: des peines allant jusqu'à 15 ans de prison sont prévues pour «discrédit» jeté sur l'armée. Plus de la moitié des pétitions (51 sur 91) sont retirées dans les jours qui suivent. 

«C'est un moment sans précédent dans l'histoire du pétitionnement russe», souligne Maxime Duchâteau. Pourtant, certains continuent de signer. Le physicien Boris Shtern, initiateur d'une pétition de chercheurs et journalistes scientifiques, maintient sa lettre en ligne, puis la fait migrer vers un site miroir hébergé à l'étranger, malgré les pressions du FSB [le service des renseignements de la Russie]. Des dizaines de nouveaux signataires s'y ajoutent pendant que d'autres en réclament le retrait.

Des communautés professionnelles, pas des militants

Autre trait distinctif, 86 % des pétitions émanent de communautés délimitées: journalistes, psychologues, économistes, guides touristiques, joueurs d'échecs, professionnels et étudiants d’université. Les milieux ouvriers en sont presque totalement absents, ce qui contraste avec leur participation habituelle aux mobilisations portant sur des questions locales concrètes.  

Pour Maxime Duchâteau, cette surreprésentation de membres de l'intelligentsia s'inscrit dans une longue tradition: «L'intelligentsia russe fait valoir ses vues politiques depuis le 19siècle. Cette classe sociale estime avoir un droit de regard sur les politiques du gouvernement. On ne trouve pas ça chez les ouvriers.» Ces pétitions tirent leur force non pas du nombre brut de signatures, mais du poids symbolique des signataires au sein de leur communauté. 

La pétition du militant Lev Ponomarev – plus d'un million de signatures en une semaine – constitue une exception dans le corpus, dominé par des initiatives ciblées au sein de groupes restreints. Dans les 16 mois suivant le 4 mars, le profil s'inverse: 29 des 32 pétitions recensées recourent à une mobilisation large visant un public indifférencié, ce qui confirme le caractère exceptionnel de la logique ayant prévalu lors de la vague initiale. 

Signer pour être vu, pas pour convaincre 

Guillaume Sauvé et Maxime Duchâteau montrent que la logique de ces pétitions n'est pas verticale – convaincre le pouvoir – mais horizontale: elles visent à consolider des communautés et à signaler des valeurs dans un moment de crise morale. «Nous signons pour que les gens dans notre pays comprennent qu'ils ne sont pas seuls. Nous ne le faisons pas pour le régime, nous le faisons pour nous-mêmes», résume l'un des répondants. 

Les listes de signataires deviennent ce que les chercheurs appellent une «technologie du jugement»: un outil d'évaluation mutuelle. Des personnes consultaient les noms avant de signer pour s'assurer que des collègues respectés y figuraient. Des amitiés se sont renforcées ou brisées selon la présence ou l'absence d'un nom. «Ça m'a fait vraiment plaisir de voir que les chercheurs avec qui nous avions travaillé toutes ces années se sont avérés non seulement de bons chercheurs, mais de bonnes personnes aussi», confie l'un des signataires. 

Couverte par les revues savantes Nature et Science, la pétition des chercheurs et journalistes scientifiques a par ailleurs servi d'argument pour éviter le boycottage total des universités russes par les organisations occidentales. Pour Lev Ponomarev, elle remplissait également une fonction de recrutement: la plateforme Change.org lui permettait de garder le contact avec les signataires en vue d'actions futures. 

Un apport théorique au-delà de la Russie

L'étude remet en question une prémisse centrale de la littérature sur la mobilisation collective, héritée des travaux du politologue Mancur Olson: l'idée que l'individu rationnel s'abstient d'agir collectivement s'il ne croit pas que sa participation contribuera au résultat visé. Guillaume Sauvé et Maxime Duchâteau suggèrent qu'une autre rationalité est à l'œuvre – relationnelle, indépendante de toute attente de réponse des autorités. 

Dans les régimes autoritaires, rappellent les auteurs, la pétition-plainte individuelle est souvent institutionnalisée et encouragée par le pouvoir, qui y voit un outil pour capter les mécontentements sans accéder aux demandes formulées. Les pétitions de 2022 appartiennent à un tout autre genre: elles sont dites de pression, publiques et contestataires, ce que ces régimes cherchent précisément à réprimer. 

Les chercheurs estiment que ce cadre pourrait s'appliquer à d'autres contextes autoritaires – en Chine, en Iran ou en Turquie –, voire à des démocraties. «Dans quelle mesure analyser les ressorts de la dissidence pourrait devenir dommageable si les tendances actuelles au renforcement de la surveillance se poursuivent?» conclut Maxime Duchâteau.

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960