Le 24 février 2022, quelques heures après le début de l'invasion de l'Ukraine par l’armée russe, des pétitions antiguerres se sont mises à circuler en Russie. En neuf jours, 91 pétitions distinctes recueillent plus de 1,5 million de signatures, avant que des lois criminalisant l’opposition à la guerre mettent fin au mouvement, le 4 mars.
Or, la plupart des signataires savaient pertinemment que cela ne changerait rien à la décision du Kremlin. Pourquoi des centaines de milliers de personnes ont-elles pris le risque de s'associer ouvertement à une cause dont elles jugeaient elles-mêmes l'issue improbable?
C'est ce paradoxe que Guillaume Sauvé et Maxime Duchâteau, chercheurs en science politique à l'Université de Montréal, ont entrepris d'expliquer. Leur étude, dont les résultats sont parus dans la revue Problems of Post-Communism, s'appuie sur ces pétitions et sur 10 entretiens semi-dirigés menés avec des initiateurs et des signataires rencontrés en exil – en France, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan – ou restés en Russie mais contactés à distance.
Un geste risqué malgré les apparences
Avant même les lois du 4 mars, des pressions s'exercent rapidement sur les signataires: convocations par les directions d'université, avertissements aux journalistes et aux enseignants, injonctions à se rétracter. Une employée d'une salle de cinéma moscovite se voit sommée, dès le lendemain de sa signature, de choisir entre publier une rétractation ou démissionner.
Un sondage réalisé en avril 2022 par les auteurs de la pétition des enseignants russes révèle que 28 % des répondants ont subi des pressions: conversations avec la direction, instructions de ne pas exprimer de positions politiques, menaces de licenciement. Après le 4 mars, le risque change de nature: des peines allant jusqu'à 15 ans de prison sont prévues pour «discrédit» jeté sur l'armée. Plus de la moitié des pétitions (51 sur 91) sont retirées dans les jours qui suivent.
«C'est un moment sans précédent dans l'histoire du pétitionnement russe», souligne Maxime Duchâteau. Pourtant, certains continuent de signer. Le physicien Boris Shtern, initiateur d'une pétition de chercheurs et journalistes scientifiques, maintient sa lettre en ligne, puis la fait migrer vers un site miroir hébergé à l'étranger, malgré les pressions du FSB [le service des renseignements de la Russie]. Des dizaines de nouveaux signataires s'y ajoutent pendant que d'autres en réclament le retrait.