Les repas façonnent-ils le langage des tout-petits?

En 5 secondes Une nouvelle étude met en lumière le rôle de l’ensemble des expériences liées au fait de manger dans les trajectoires du développement du langage.
L'étude représente l’une des premières recherches longitudinales à se pencher sur le lien entre les difficultés associées à l’alimentation et l’acquisition du langage chez des enfants au développement typique.

Pendant longtemps, les difficultés associées à l’alimentation et les troubles du langage ont été étudiés séparément. Pourtant, en clinique, les spécialistes observent fréquemment la coexistence de ces problèmes chez des patients.  

Et si les deux phénomènes étaient liés? Un enfant qui présente des difficultés à manger risque-t-il aussi d’éprouver des difficultés de langage? 

Ce sont les questions auxquelles a voulu répondre Simone Poulin, alors étudiante de doctorat et première auteure d’une nouvelle étude longitudinale, sous la supervision de David McFarland, professeur à l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche Azrieli du CHU Sainte-Justine, un établissement de Santé Québec.  

Leurs résultats révèlent que les premières expériences d’alimentation pourraient jouer un rôle bien plus important qu’on croyait dans l’apprentissage de la communication. 

Étudier parallèlement deux systèmes

Pour aller au-delà des études rétrospectives, l’équipe a recruté 140 enfants en bonne santé, sans prématurité ni trouble neurologique connu, qu’elle a suivis à travers les étapes clés du développement de l’alimentation et de la communication, soit à 8, 12, 18, 24 et 54 mois.  

«Entre 8 et 24 mois, les enfants découvrent progressivement les aliments solides, prononcent leurs premiers mots et commencent à combiner ceux-ci en petites phrases. Vers quatre ans et demi [54 mois], les habiletés langagières deviennent plus stables et permettent de mieux repérer d’éventuels troubles», explique Simone Poulin. 

Grâce à des questionnaires remplis par les parents et à des évaluations du langage, l’équipe a ainsi pu examiner en parallèle les difficultés en matière d’alimentation (notamment celles liées à la transition alimentaire, à la sélectivité alimentaire et au contrôle de la salive) et l’acquisition des habiletés de langage (connaissance du vocabulaire, maîtrise grammaticale, etc.). 

Parmi les nombreuses manifestations observées, deux difficultés relatives à l’alimentation se sont démarquées.  

D’abord, les difficultés de contrôle salivaire – beaucoup de salive qui s’écoule sur le côté de la bouche par exemple – à 18 mois étaient associées à un développement du langage plus faible à 18 et 24 mois. Ensuite, la sélectivité alimentaire – les enfants qui refusent de nombreux aliments ou acceptent seulement une gamme très limitée de textures ou de goûts – était également liée à un développement langagier moins favorable lorsqu’elle était présente vers 24 mois. 

Les repas, un laboratoire du langage 

Ces résultats ne démontrent pas qu’une difficulté sur le plan de l’alimentation cause directement un trouble de langage, ils révèlent plutôt une association qui mérite d’être explorée davantage, indique David McFarland. 

Et pour l’instant, deux pistes d’explication sont envisagées par l’équipe. La première est d’ordre biologique: les mêmes muscles et structures de la bouche servent à manger et à parler. Une faiblesse du contrôle oromoteur pourrait donc influer à la fois sur l’alimentation et sur la production des sons nécessaires au langage. 

La seconde hypothèse met plutôt l’accent sur l’environnement social. Les repas constituent des moments privilégiés où les parents nomment les aliments, répondent aux gestes de l’enfant, décrivent ce qui se passe maintenant ou plus tard dans la journée et entretiennent une conversation.  

«Toute cette stimulation contribue à enrichir le vocabulaire et les habiletés de communication. Mais si les repas deviennent des moments stressants ou tendus en raison de difficultés d’alimentation, cette stimulation langagière pourrait être réduite, puisque ces occasions d’échange sont alors moins nombreuses ou moins naturelles», précise Simone Poulin. 

Que peuvent faire les parents? 

Cette étude représente l’une des premières recherches longitudinales à se pencher sur le lien entre les difficultés associées à l’alimentation et l’acquisition du langage chez des enfants au développement typique. Pour les scientifiques, il ne s’agit ainsi que du début.  

Si leurs observations sont confirmées par d’autres travaux, les difficultés liées à l’alimentation pourraient devenir un indicateur précoce permettant de désigner les enfants à risque et d’intervenir avant même que les problèmes de langage deviennent apparents. Cela renforcerait aussi l’idée que les repas sont des occasions importantes de stimulation du langage et encouragerait les spécialistes à aider les parents d’enfants ayant des difficultés de langage ou d’alimentation à mieux en tirer parti. D’ailleurs, l’équipe travaille sur des recommandations cliniques en collaboration avec des orthophonistes de Santé Québec – CHU Sainte-Justine. 

D’ici là, l’équipe conseille de préserver autant que possible la dimension interactive des repas. «Même lorsqu’un enfant présente certaines difficultés d’alimentation, il demeure utile de commenter ce qu’il fait, mettre des mots sur ce qu’il montre du doigt, décrire les aliments ou discuter simplement de la journée pendant les repas. L’objectif n’est pas de transformer chaque repas en séance d’apprentissage, mais de maintenir ces moments comme des occasions positives de communication», note Simone Poulin. 

Les chercheurs invitent également les parents qui s’inquiètent de difficultés d’alimentation – comme un contrôle salivaire inhabituel ou une sélectivité alimentaire marquée – ou de difficultés de langage chez leur enfant à consulter un professionnel de la santé qui pourra évaluer la situation et, au besoin, proposer des stratégies adaptées. 

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 77040