Quand l’opéra sort de la scène grâce à la réalité augmentée

En 5 secondes Cinq opéras conçus pour la réalité augmentée ont été dévoilés au Centre PHI. Une expérience immersive qui repense la création, la diffusion et l’accessibilité de l’art lyrique.
Eadsé. «Nipi Ishkueu». Livret de Soleil Launière. Réalisé par Jack Belhumeur et Stéphane Nepton. OpéRA de poche, 2026, Montréal.

Et si, plutôt que de nous déplacer pour voir un opéra, l’opéra pouvait entrer directement dans notre salon?

C’est l’expérience proposée par OpéRA de poche, un projet de recherche-création porté par la Chaire de recherche du Canada en création d’opéra de l’Université de Montréal. Après plusieurs années de travail, les cinq œuvres issues du projet ont été présentées publiquement le 11 septembre au Centre PHI. Elles sont maintenant disponibles pour tous sur appareils iOS et Android.

À l’aide d’un téléphone intelligent ou d’une tablette, les spectateurs peuvent faire apparaître des chanteurs et des univers scénographiques dans leur propre espace. Ils peuvent se déplacer autour des interprètes, s’en approcher ou encore modifier leur point de vue.

Repenser la présence

Le projet est né en 2021, à la suite d’une discussion avec l’Opéra de Montréal, qui souhaitait réfléchir à de nouvelles formes artistiques et à de nouveaux lieux de diffusion pour l’art lyrique.

Dirigé par la compositrice Ana Sokolović, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en création d’opéra et professeure à la Faculté de musique de l’UdeM, le projet réunit sa collègue de la faculté Zoey Cochran ainsi qu’Olivier Asselin, professeur au Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels, et Marie-Josèphe Vallée, professeure à l’École de design de la Faculté de l’aménagement.

L’une des questions phares au cœur de cette démarche est celle de la présence. Alors que la diffusion d’un spectacle sur un écran en deux dimensions peut donner l’impression d’éloigner le public de la scène, l’équipe d’OpéRA de poche cherche à utiliser la réalité augmentée pour créer une proximité différente avec les interprètes.

«Souvent, quand on parle de l’opéra diffusé sur écran, on parle d’une perte de présence. Mais l’idée, avec la capture volumétrique et la réalité augmentée, est d’essayer de créer une autre forme de présence qui peut aussi donner une sensation d’intimité», explique Zoey Cochran.

Cette approche propose ainsi une autre façon de découvrir l’opéra, plus intime et individuelle, sans chercher à remplacer l’expérience traditionnelle de la salle de spectacle.

Pour Ana Sokolović, cette volonté de faire évoluer l’opéra s’inscrit dans une longue histoire d’innovation. «Wagner rêvait d’un opéra qui soit un art total. Depuis la naissance de l'opéra il y a un peu plus de 400 ans, les créateurs ont utilisé les connaissances artistiques et technologiques de leur temps», rappelle-t-elle. La question est désormais de savoir comment créer avec les technologies qui caractérisent notre époque.

Créer autrement

Cette transformation du lieu de représentation a également bouleversé la manière de concevoir les œuvres.

Au cœur du projet se trouve la capture volumétrique, une technologie qui permet d’enregistrer les interprètes en trois dimensions et de les intégrer ensuite dans des environnements réels ou virtuels. La technologie offre ainsi une nouvelle liberté de mouvement, mais impose aussi de nouveaux défis aux artistes.

«Le défi majeur, c’était ce passage de la scène à l’écran», dit Marie-Josèphe Vallée. Les professionnels de la scénographie et du cinéma ont donc dû penser l’espace différemment, à partir du point de vue du spectateur plutôt qu’à partir d’une scène traditionnelle. Celui-ci peut s’approcher très près d’un chanteur, s’en éloigner, tourner autour de lui ou explorer différents espaces au sein de l’œuvre. «Chacun peut, à sa guise, se promener et renouveler l’expérience en renouvelant les angles de vue», décrit la professeure. 

La spatialisation du son a elle aussi nécessité de nombreuses expérimentations. Les équipes ont dû adapter leur manière de travailler à un environnement où le spectateur n’est plus nécessairement placé devant les interprètes. Les prototypes ont joué un rôle essentiel dans cette démarche. Les essais ont permis de repérer les limites de la technologie et de faire évoluer les œuvres au fil de leur élaboration.

Un laboratoire interdisciplinaire

OpéRA de poche est également une expérience de création collective. Le projet a réuni des personnes issues des mondes de la musique, du théâtre, du cinéma, de la danse, de la scénographie, du design et des arts médiatiques. Plus de 70 personnes et 12 partenaires ont participé aux différentes étapes du projet, dont plus de 50 étudiantes et étudiants.

Cette diversité des expertises a transformé la manière même de créer les opéras. Dans les équipes, le livret, la musique, les mouvements des interprètes et les éléments visuels ont été conçus conjointement.

Alithéa Ripoll, qui était doctorante en composition musicale sous la direction d’Ana Sokolović lorsqu’elle a composé la musique d’Une maison dans la main, raconte que les décisions étaient prises collectivement dès les premières étapes. «Notre équipe a travaillé de manière interdisciplinaire. Nous avons décidé, ensemble, d’un thème. Puis, les différentes composantes de l’œuvre ont ensuite évolué les unes en fonction des autres. Les idées de composition sont nées du texte, qui a lui-même été adapté aux besoins de la musique et de la mise en scène», dit-elle.

L’équipe a dû également tenir compte des contraintes propres à la réalité augmentée, notamment des déplacements de la chanteuse dans un espace restreint. «Il fallait vraiment prendre énormément de paramètres en considération pour faire un seul projet qui tienne la route», poursuit Alithéa Ripoll.

Pour Zoey Cochran, cette démarche illustre pleinement la particularité de la recherche-création. «La recherche-création n’est pas seulement la recherche à partir de la création artistique, mais bien la recherche par la création artistique», souligne-t-elle.

Cinq opéras, un fil conducteur

Les cinq œuvres présentées au Centre PHI durent chacune environ 15 minutes. Elles abordent des univers et des thèmes différents, mais sont réunies par un même élément: l’eau.

Dans Downstream, du compositeur Amichaï Ben Shalev sur un livret de Caroline Vu, une adolescente est à la recherche de son identité après avoir perdu sa mère biologique, emportée par les eaux.

Following comprehensive analysis, cause of death of Montreal's humpback remains undetermined…, de Jesse Plessis sur un livret de Cole Hayley, s’inspire quant à lui de l’histoire de la baleine à bosse qui avait remonté le Saint-Laurent jusqu’au port de Montréal.

Une maison dans la main, d’Alithéa Ripoll sur un livret de Thomas Dufour, se déroule dans une petite ville en proie aux inondations où chaque année les maisons disparaissent sous les eaux.

C’est également de l’eau qui va calmer le feu dévorant un couple dans Jusqu'au prochain printemps, de Snežana Nešić sur un livret de Tina-Ève Provost. 

Enfin, Nipi Ishkueu, d’Eadsé sur un livret de Soleil Launière, signifie «femme de l’eau» en innu-aimun et parle de l’eau et de la transmission intergénérationnelle chez les Premières Nations.

Une technologie qui prend la route

Au-delà des innovations technologiques, l’équipe souhaite contribuer à démocratiser l’opéra en l’amenant dans des lieux où il n’est habituellement pas présent.

Cette réflexion se poursuivra dans la prochaine étape du projet, en partenariat avec le Wapikoni mobile. L’équipe souhaite rendre son studio de capture volumétrique mobile afin de réaliser des résidences de création d’opéras en réalité augmentée dans des communautés autochtones.

L’objectif est à la fois de joindre de nouveaux publics et de démontrer que cette technologie peut sortir du laboratoire et voyager. «C’est encore une fois pour aller toucher d’autres publics et rendre cette technologie accessible à toutes et tous», mentionne Zoey Cochran.

Après avoir imaginé un opéra qui entre dans le salon, OpéRA de poche poursuit donc son exploration d’un art lyrique sans lieu fixe. Une invitation à repenser non seulement où l’on regarde un opéra, mais aussi comment on le vit.

À propos des cinq opéras

  • Amichaï Ben Shalev, Downstream. Livret de Caroline Vu. Mise en scène de Mélanie Michel. Chorégraphie de Stefania Skoryna. Réalisé par Jesse Aidyn Dugas. OpéRA de poche, 2026, Montréal.
  • Snežana Nešić, Jusqu'au prochain printemps. Livret de Tina-Ève Provost. Réalisé par Sylvain Marotte. OpéRA de poche, 2026, Montréal.
  • Alithéa Ripoll, Une maison dans la main. Livret de Thomas Dufour. Mise en scène de Julie Creusefond. Réalisé par Chélanie Beaudin-Quintin et Clémentine Brochet. OpéRA de poche, 2026, Montréal.
  • Jesse Plessis, Following comprehensive analysis, cause of death of Montreal's humpback remains undetermined… Réalisé par Emmanuel Campeau et Léa Demarez. OpéRA de poche, 2026, Montréal.
  • Eadsé, Nipi Ishkueu. Livret de Soleil Launière. Réalisé par Jack Belhumeur et Stéphane Nepton. OpéRA de poche, 2026, Montréal.

Les cinq opéras sont accessibles sur appareils iOS et Android.

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