Terrains contaminés dans la région de Montréal: la réhabilitation reste l'exception

En 5 secondes Plus du tiers des 41 terrains contaminés répertoriés il y a 40 ans dans la région de Montréal sont à l'abandon, selon une étude du professeur Clarence Hatton-Proulx, de l'UdeM.
Friche industrielle d'Imperial Oil à Montréal-Est, 2023.

Plus du tiers des 41 terrains contaminés par des déchets toxiques, répertoriés il y a 40 ans à Montréal et à Laval, sont aujourd'hui à l'abandon: aucun n'a été converti pour la construction de logements, malgré la crise actuelle de l'habitation. 

C’est ce qui se dégage d’une étude réalisée par Clarence Hatton-Proulx, professeur adjoint au Département de géographie de l’Université de Montréal, et dont les résultats ont été publiés dans la revue Urban Studies.  

En somme, Clarence Hatton-Proulx montre que la réhabilitation des friches industrielles, souvent présentée comme une réussite dans la littérature en études urbaines, reste l'exception plutôt que la règle. 

Un récit trop souvent optimiste 

Selon Clarence Hatton-Proulx, la recherche en urbanisme et en aménagement souffre d’un biais de confirmation, «puisqu’elle s’appuie surtout sur des études de cas où la transformation a réussi, qu'il s'agisse de parcs, de logements ou de locaux commerciaux», note-t-il. 

En revanche, des travaux issus de l'histoire sociale et culturelle optent pour un point de vue inverse sur la désindustrialisation, mettant surtout en lumière les ruines laissées sur des territoires ruraux et périphériques.  

Or, aucun de ces deux courants n'a étudié de façon systématique ce qu'il advient réellement de terrains contaminés urbains sur plusieurs décennies. 

C'est ce vide que le chercheur a voulu combler «en adoptant une démarche longitudinale permettant d’avoir une compréhension plus approfondie de ce qu’il est advenu de ces lieux avec le passage du temps», explique Clarence Hatton-Proulx. 

D’ailleurs, il a eu l’idée de cette étude dans la foulée du livre qu’il vient de publier – La ville énergivore – et qui porte, entre autres, sur l’histoire des raffineries à Montréal, dont les fermetures à partir des années 1980 ont laissé de nombreux terrains contaminés. 

Une méthode fondée sur un inventaire oublié

L’étude s’appuie sur un inventaire des lieux d’élimination de déchets toxiques au Québec réalisé par le Groupe d'étude et de restauration des lieux d'élimination de déchets dangereux du ministère de l’Environnement en 1985. 

Cet inventaire répertorie 41 terrains situés à Montréal et à Laval. Pour retracer l'évolution de l’usage de ces terrains de 1985 à 2025, Clarence Hatton-Proulx a croisé les registres fonciers et d'entreprises du Québec, leurs cadastres et des archives municipales et provinciales, le tout conjugué à des visites des lieux. 

Il a aussi réalisé 15 entretiens semi-dirigés avec des fonctionnaires retraités, des élus et des professionnels de la gestion des déchets pour compléter cette reconstitution. Pour chaque emplacement, Clarence Hatton-Proulx a établi à la fois son usage et son mode de propriété en distinguant les terrains restés publics, restés privés ou ayant changé de statut entre les deux dates. 

Deux trajectoires distinctes

Les résultats font ressortir deux principales trajectoires de ce qu’il est advenu des terrains étudiés. 

La première concerne les parcs, qui représentent 11 des 41 lieux. Cette conversion s'explique presque toujours par le même mécanisme historique: d'anciennes carrières de calcaire, vidées de leurs matériaux de construction au début du 20e siècle, ont été comblées de déchets non triés avant d'être aménagées en espaces verts par les administrations municipales. 

«Il y a encore du captage de biogaz sur certains de ces terrains», dit Clarence Hatton-Proulx, rappelant que cette transformation en apparence positive s'est produite bien avant la période étudiée et répondait avant tout à une demande citoyenne d'espaces verts. 

La seconde trajectoire est celle de l'abandon prolongé et touche 16 des 41 terrains, aujourd'hui sans activité notable, en plus des 7 convertis en espaces de logistique ou en stationnements. Ces terrains sont concentrés dans deux zones précises: l'ancien secteur pétrolier du nord-est de l'île et le sud-ouest, près du canal de Lachine. 

«Des entreprises comme Dominion Bridge à Lachine ou Imperial Oil à Montréal-Est sont parfois restées propriétaires de leurs terrains pendant 40 ans ou les ont vendus à d'autres acteurs privés sans transformation profonde», indique Clarence Hatton-Proulx. 

Ainsi, les usages à valeur ajoutée demeurent marginaux dans l'ensemble de l'échantillon: cinq emplacements ont conservé une activité industrielle et seulement deux ont été convertis à des fins commerciales.  

Aucun des 41 terrains n'a été transformé en projet résidentiel. 

Des blocages structurels

Selon Clarence Hatton-Proulx, cette situation tient à des facteurs structurels plutôt qu'à une politique mal formulée. Les propriétaires privés ne sont pas contraints de décontaminer leurs terrains; seule une vente en révèle le coût, par une baisse du prix. «L'État oblige rarement un propriétaire à décontaminer le terrain», résume-t-il. 

Les techniques de décontamination freinent aussi la réhabilitation: l'excavation vers des sites d'enfouissement spécialisés reste coûteuse et la phytoremédiation peut prendre plusieurs décennies. Le Québec a attendu 2003 pour adopter une loi contraignante et a écarté l'analyse de risque, pourtant utilisée en France et ailleurs. 

Clarence Hatton-Proulx rappelle que ces trajectoires ne sont toutefois pas figées dans le temps: fin juin, le gouvernement du Québec a acquis une friche d'Imperial Oil à Montréal-Est en vue d'une décontamination. «Mon but n’est pas de démontrer que ces terrains vont rester abandonnés à tout jamais, mais qu'il y a des profils de développement – ou de non-développement – qui se dégagent de l'histoire des dernières décennies», conclut-il. 

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