Qu’est-ce qui vous rend mal à l’aise dans les séries des plateformes en continu?

En 5 secondes Les séries en continu peuvent susciter fatigue, anxiété, nostalgie et malaise. Marta Boni étudie comment ces inconforts nous renseignent sur nos habitudes de visionnement et sur la société.
Selon Marta Boni, c’est intéressant de se demander pourquoi des personnes ressentent de l’inconfort face à certaines représentations.

De l’épuisement engendré par le choix de l’émission aux représentations trop près de la réalité, plusieurs éléments dans l’expérience quotidienne du visionnement d’une série offerte sur une plateforme de diffusion en continu peuvent créer de l’inconfort. Et c’est parfois utile. C’est ce que scrute Marta Boni, professeure au Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels de l’Université de Montréal, dans un projet de recherche qui s’étendra jusqu’à 2030. Elle présentera quelques-uns de ses premiers résultats au colloque «Zone de confort / Zone d’inconfort: médias et affects quotidiens», tenu à l’UdeM du 8 au 10 octobre.

Qui ne s’est pas déjà senti étourdi devant la proposition infinie de titres d’une plateforme de diffusion en continu et qui, après avoir lu une foule de descriptions, a fini par baisser les bras? En naviguant sur le site Web communautaire Reddit, la chercheuse a souvent éprouvé cette fatigue du choix. «Les internautes se trouvent dépassés et finissent par se tourner vers une série qu’ils ont déjà regardée 30 fois, remarque-t-elle. Ils n’osent pas opter pour un titre qu’ils ne connaissent pas.»

Nostalgie, quand tu nous tiens

Plus surprenant: elle a lu des commentaires de personnes qui se sont fait conseiller de nouvelles séries, qui ont commencé à les regarder, qui les ont aimées, mais qui n’ont pas trouvé la motivation de poursuivre leur visionnement. Elles sont plutôt retournées vers des séries déjà visionnées.

«Cela témoigne de l’anxiété vécue par rapport à l’expérience du visionnement, indique Marta Boni. La nouveauté crée de l’inconfort. La personne peut chercher davantage à être rassurée, confortée, engourdie devant l’écran. Dans ces cas-là, la nostalgie est très présente. Les gens mentionnent souvent revisionner les séries The Office et Les invincibles. Cela peut représenter une occasion de répit, un espace de protection nécessaire face à la surstimulation de la vie quotidienne.»

Des attentes élevées par rapport à l’expérience

Les internautes assez motivés pour continuer à regarder de nouvelles séries vivent aussi de l’inconfort. L’équipe de recherche a vu sur Reddit plusieurs personnes déclarer qu’elles n’aiment pas vraiment telle série choisie, mais qu’elles poursuivent leur écoute en espérant que l’histoire s’améliore. «Nous avons beaucoup d’attentes par rapport à notre expérience de visionnement, dit la professeure. Nous voulons nous amuser, mais nous avons parfois le sentiment de devoir être à la hauteur de la série.»

Par exemple, elle a lu le commentaire de quelqu’un qui regardait The Wire, une série très primée produite par HBO, sans réussir à l’apprécier. «Il se demandait si c’était lui le problème», raconte Marta Boni.

Le corps féminin, objet de tous les malaises 

Le corps de la femme, s’il sort des standards normatifs, occasionne aussi de l’inconfort et amène les gens à s’exprimer sur les forums en ligne. «Si une série le montre de manière comique ou excessive, ou si les comportements du personnage ne sont pas conformes à ce que nous avons l’habitude de voir, il y aura des commentaires, illustre la professeure. L’inconfort révèle toujours ce que, comme société, nous avons tendance à vouloir exclure.»

Parfois, le malaise permet d’amorcer une réflexion critique. «Ainsi, The Handmaid’s Tale est devenue trop proche de la réalité aux États-Unis, car elle montre de manière frontale les injustices par rapport au corps des femmes, remarque-t-elle. L’inconfort lié à cette série peut susciter une réflexion sur le monde réel et il est parfois transformé en revendications féministes.»

La dimension sociale de l’inconfort

Financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, le projet de Marta Boni, réalisé avec ses collègues de l’UdeM Marion Froger et de l’Université du Québec à Montréal Stéfany Boisvert et plusieurs étudiants et étudiantes, montre aussi la dimension sociale de l’inconfort.

«Le fait de pouvoir exprimer des émotions désagréables en ligne permet de découvrir que d’autres ressentent la même chose et cela fait émerger une forme de solidarité», explique la chercheuse principale.

Ce genre de travaux peut être intéressant pour l’industrie et pour l’ensemble de la société. «Notre cartographie de l’inconfort aide à comprendre les moments où, par exemple, les publics décrochent d’une série ou cherchent un réconfort nostalgique, conclut-elle. Plus largement, c’est intéressant aussi de se demander pourquoi des personnes ressentent de l’inconfort à la vue de certaines représentations. Étudier la réaction des gens par rapport à ce qui est diffusé par les médias permet de mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons.»

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960