Quand la création devient une autre façon de faire de la recherche

En 5 secondes Une trentaine d’étudiants des cycles supérieurs de l’Université de Montréal ont présenté leurs travaux au premier Symposium étudiant en recherche-création.
Premier Symposium étudiant en recherche-création

Que peut révéler une pièce d’archives lorsqu’elle devient matériau artistique? Un poème écrit à partir des mots de femmes âgées ayant vécu de la violence conjugale peut-il faire émerger des savoirs expérientiels? Un jeu vidéo peut-il permettre de nous interroger sur nos conceptions du genre et de l’orientation sexuelle? Et que se passe-t-il lorsqu’un modèle géologique devient le point de départ d’une œuvre musicale? 

Ces questions, parmi bien d’autres, étaient au cœur du tout premier Symposium étudiant en recherche-création, organisé par le Vice-rectorat à la recherche et à l’innovation de l’Université de Montréal. Réunissant une trentaine d’étudiantes et d’étudiants des cycles supérieurs, l’évènement multidisciplinaire, qui s’est déroulé le 6 octobre, proposait entre autres des séances de présentation par affiches. 

Derrière la diversité des disciplines: musique, architecture, communication, études cinématographiques, histoire de l’art et littérature, une même préoccupation traversait les présentations: comment la création permet-elle de rendre visibles autrement des réalités, des expériences et des formes de savoir?

Faire dialoguer les archives, l’art et l’histoire

Chez Franck Calard, doctorant en histoire de l’art à la Faculté des arts et des sciences, les archives constituent l'amorce d’un processus de transformation. Dans son projet intitulé L’artiste en historien amateur? Basculement des archives en matériau artistique dans une démarche située d’un artiste-historien de l’art yéniche hybridé, le chercheur s’intéresse à la porosité entre les postures d’artiste et d’historien de l’art. 

«Ma formation en histoire de l'art m'amène notamment à considérer les archives comme des objets qu'il faut contextualiser, analyser ou encore interroger. Et ma pratique artistique m'amène à les envisager comme des matériaux susceptibles d'être déplacés, abordés ou recomposés», explique-t-il. 

Cette réflexion s’inscrit également dans une expérience personnelle marquée par l’hybridité culturelle. Son identité yéniche franco-canadienne et son parcours de néo-Québécois nourrissent une réflexion sur les lieux de rencontre entre différentes cultures et différents savoirs. 

Son travail artistique entrelace ainsi archives, récits personnels et récits fictionnels afin d’entendre les silences de l’histoire et les représentations des communautés romanis et voyageuses. La recherche-création devient alors un espace où l’histoire de l’art et la pratique artistique peuvent se rencontrer sans que l’une prenne nécessairement le pas sur l’autre.

Écrire avec les mots de femmes aînées victimes de violence conjugale

La présentation de Sarah Gauthier, doctorante en littératures de langue française, option Recherche-création, portait sur une autre forme de savoir rarement étudié. Dans sa présentation «J’étais une étoile, je suis devenue un roc»: émergence de savoirs expérientiels sur la violence conjugale chez les femmes aînées à travers une poésie dialogique, elle explore la manière dont la poésie peut réunir des savoirs issus de l’expérience. 

Son projet s’appuie sur des rencontres avec des femmes de 60 ans et plus ayant vécu de la violence conjugale. «Lors de nos entretiens, elles ont raconté leurs trajectoires personnelles, familiales et professionnelles», indique la chercheuse. Elles ont aussi relevé les mécanismes qui ont contribué à invisibiliser la violence ou à retarder son dévoilement. 

Pour transformer ces récits en création, Sarah Gauthier a choisi de travailler directement avec les mots des participantes. Elle a porté attention aux verbatims, mais aussi aux silences, aux pauses, aux sanglots, aux rires et aux autres réactions survenues pendant les discussions. Certaines formulations sont devenues des points de départ, comme cette phrase poétique qui donne son titre au projet: «J’étais une étoile, je suis devenue un roc», ou celle-ci: «J’ai décidé de danser avec la vie, ça, c’est ma porte de sortie.» 

La création cherche ainsi à rendre compte à la fois de la douleur, de la lucidité et de la reconstruction de ces femmes. À travers ce travail, la poésie devient une manière de transmettre des expériences qui risqueraient autrement de demeurer invisibles.

Inventer des mondes pour remettre en question le nôtre

Avec Lisa Schwencke et Kevser Güngör, doctorantes en études cinématographiques et vidéoludiques, la recherche-création prend la forme d’un jeu textuel interactif. Leur projet, Plaisir et intersectionnalité dans les fictions interactives queers et décoloniales: une perspective de recherche-création autoethnographique, s’intéresse aux univers queers dans la science-fiction et le fantastique et à la manière dont une fiction interactive peut susciter des réflexions sur le genre, la sexualité et nos relations. 

Dans le jeu vidéo textuel qu’elles ont inventé, les participants sont invités à choisir leur nom, leur genre et leurs pronoms, puis à prendre différentes décisions qui influencent leur parcours. Ils vont rencontrer des personnages fictifs avec qui ils vont pouvoir développer des relations affectives (romantiques ou amicales). 

L’objectif est notamment de complexifier les représentations habituelles du genre et de l’orientation sexuelle. Le jeu cherche également à donner une dimension située à l’expérience, chaque personne construit son propre parcours. «Au terme de l’expérience, le participant peut ainsi obtenir une cartographie de son cheminement émotionnel, un peu comme une carte du Tendre personnalisée», mentionne Lisa Schwencke. 

Lorsque la géologie devient musique

En musique, Alexandre Amat a proposé une autre manière de faire dialoguer les connaissances. Doctorant en musique, option Composition et création sonore, il a présenté Stratigraphie pour trois violoncelles: le modèle géologique comme approche conceptuelle, structurelle et poétique de la matière sonore. Cette pièce a été interprétée par Leila Saurel, Sidony Delaporte et Marilou Cotnoir, tous trois étudiants de la Faculté de musique. 

Son point de départ est la stratigraphie, soit l’étude de l’organisation des couches géologiques, qui permet de lire dans les roches une histoire de la Terre. Le compositeur transpose ce modèle dans la matière sonore. Il travaille sur la texture, la granularité et des sonorités bruitées qui cherchent à évoquer la sensation tactile associée au contact avec la matière minérale. «C'est une pièce qui travaille essentiellement sur des sonorités groupées qui sont là pour évoquer la sensation tactile qu'on peut avoir, par exemple, en touchant des roches», dit le chercheur.   

La notion de temps est elle aussi transformée. Plutôt que de considérer le temps uniquement de manière horizontale, l’œuvre explore la possibilité de le projeter verticalement, par la superposition. La pièce expérimentale est conçue comme un état, une texture qui évolue continuellement. L’expérience proposée est ainsi davantage sensorielle que représentative. 

Des pratiques incarnées et relationnelles

Plusieurs autres présentations ont prolongé cette réflexion sur le rôle de l’expérience et des relations dans la production des connaissances. 

Luke Chiang, doctorant en musique, s’intéresse ainsi à une approche incarnée de l’enseignement instrumental en introduisant la conscience respiratoire et haptique dans la pratique. Il cherche à expliciter le lien entre le geste ressenti et le son produit. «Le geste ressenti ne correspond pas toujours à ce qui est visible», souligne-t-il. 

En architecture, Olivia Daigneault-Deschênes explore pour sa part une conception relationnelle des projets. Son travail remet en question certaines limites des démarches participatives et propose de réfléchir à l’architecture à partir de l’éthique du soin, des affects et des rapports de pouvoir. Ses expérimentations comprennent des objets relationnels et conviviaux, testés de manière itérative. Elle avance également l’idée de construire un «projet mineur» tel que le théorise l’architecte Camillo Boano: un projet modeste, délibérément inachevé et conçu moins pour produire un résultat définitif que pour provoquer quelque chose chez celles et ceux qui y prennent part. 

Du côté de la communication, Sophie Valiergue cherche à transmettre les connaissances autrement que par l’écriture. Son projet fait appel à l’animation, au dessin, au collage, à la vidéo et au son afin de communiquer des expériences sensibles. 

Et en musique, Anne Chabot-Bucchi a fait une présentation intitulée La comprovisation comme site de savoir: comment la création d'un spectacle de musique contemporaine pour les 0–2 ans a transformé ma pratique interprétative. Dans son spectacle Les couleurs égarées, les réactions des tout-petits et de leurs parents sont devenues partie prenante du processus de création. Le spectacle s’est ainsi construit à trois: entre l’enfant, le parent et l’artiste. 

Enfin, Édith Viau, doctorante en communication, utilise l’art pour tenter de rendre perceptible ce qui ne l'est pas dans les mécanismes financiers. Son projet artistique autour de la finance cherche notamment à «rendre visible» la main invisible des marchés et à repousser les limites de ce qui peut être montré. 

Produire autrement les connaissances

Au fil de la journée, une idée s’est imposée: la recherche-création ne consiste pas simplement à ajouter une dimension artistique à une recherche traditionnelle. Elle peut transformer la manière même de poser une question, de recueillir une expérience, d’interpréter des matériaux ou de communiquer les résultats. 

Qu’il s’agisse d’archives, de poésie, de jeux interactifs, de musique, d’objets, d’animation ou de performance, la création devient un lieu d’expérimentation. Elle permet de faire émerger des savoirs sensoriels, expérientiels, situés et relationnels.  

En réunissant une trentaine de projets issus de disciplines différentes, le Symposium étudiant en recherche-création a ainsi donné à voir toute la richesse de ces pratiques. Une journée de connaissances qui reviendra dans les années à venir. 

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