«Ça va-tu?»: ce que 50 ans de recherches révèlent du français montréalais

En 5 secondes Comment le français parlé à Montréal se transforme, génération après génération.
Des corpus de 1971, 1984, 1995 et 2012 montrent l'évolution du français parlé à Montréal.

En 1971, des linguistes ont enregistré des conversations de 120 Montréalaises et Montréalais. Des personnes de différents âges, milieux sociaux et niveaux de scolarité ont parlé de leur quotidien, de leur quartier, de leur enfance et des évènements qui avaient marqué leur vie. Ces entrevues allaient devenir un précieux tableau du français parlé à Montréal à cette époque. Depuis, d’autres corpus ont été constitués à diverses périodes, en 1984, 1995 et 2012, selon une méthodologie comparable. Un nouveau corpus est actuellement en préparation. «Il y a peu d’endroits où l’on peut consigner le français ainsi, souligne Mireille Tremblay, professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. On a vraiment des données exceptionnelles.»

Une langue qui change… et qui nous ressemble

La sociolinguistique variationniste s’intéresse à ces changements. «Les façons de parler peuvent varier selon l’âge, le genre, le milieu social, le niveau d’études ou encore le contexte dans lequel on se trouve», explique Julie Auger, professeure de linguistique au même département.

Un exemple frappant est celui de la prononciation du r. En 1971, les données montrent une forte association entre l’âge et la prononciation du son: les personnes plus âgées employaient davantage le r roulé, alors que les plus jeunes adoptaient déjà une autre prononciation. «Dans les corpus plus récents, le changement apparaît comme largement complété. Le r roulé est devenu très rare à Montréal», poursuit-elle.

D’autres changements sont beaucoup plus familiers à nos oreilles. Prenons le tu interrogatif de Ça va-tu? «En France, lorsqu’on pose une question, on a tendance à privilégier l’intonation ou la construction est-ce que. Ici, on utilise aussi l’intonation, ainsi que ce tu, qui vient de ti», indique Julie Auger. Cette forme, utilisée il y a longtemps en France, demeure bien vivante au Québec. Et, fait intéressant, son utilisation a augmenté à Montréal.

On aurait pu s’attendre à ce que la scolarisation et les contacts accrus avec les formes de français considérées comme internationales fassent disparaître peu à peu une telle tournure. Or, c’est plutôt l’inverse qui se produit. «On peut l’entendre à l'émission du matin, à Radio-Canada. L’ancien premier ministre du Québec également l'employait et dans des contextes relativement officiels», souligne la professeure. Pourquoi? Parce que parler n’est pas seulement transmettre une information. «La langue, ce n’est pas qu’un outil de communication, c’est aussi une façon de dire qui l’on est», fait-elle remarquer. Le tu interrogatif permet ainsi de marquer une appartenance, une identité québécoise ou montréalaise.

«Faque», «fèque» et «nous autres»

Les mots et les tournures du quotidien sont aussi des marqueurs identitaires. «Dans les années 1970, faque était fortement marqué socialement: il était davantage associé aux locuteurs de milieux populaires, tandis que les personnes plus scolarisées employaient davantage alors», dit Julie Auger. Depuis, faque s’est imposé.

Mais même faque a changé. Au fil des décennies, deux formes se sont distinguées: faque et fèque. Cette dernière est aujourd’hui particulièrement répandue chez les jeunes, y compris chez les gens plus scolarisés, et elle est beaucoup moins marquée socialement que l’était faque dans les années 1970.

À l’inverse, certaines formes semblent tranquillement s’effacer. Dans les années 1970, nous autres, vous autres et eux autres étaient largement utilisés. Aujourd’hui, les formes simples comme nous et vous les remplacent de plus en plus, surtout chez les jeunes.

Ces exemples illustrent une tension au cœur de l’évolution du français québécois: d’un côté, certaines formes se rapprochent de celles enseignées comme étant plus standards; de l’autre, certaines particularités demeurent ou gagnent même du terrain parce qu’elles participent à l’expression d’une identité.

Une tradition de recherche bien montréalaise

L’histoire de ces recherches est intimement liée à l’Université de Montréal. Le premier grand corpus, formé en 1971, est connu sous le nom de «corpus Sankoff-Cedergren». Il a été constitué entre autres par Gillian et David Sankoff, tous deux professeurs à l’UdeM, en collaboration avec Henrietta Cedergren, alors professeure à l’UQAM. Les 120 entrevues ont donné lieu à de nombreux mémoires, thèses et publications.

Le travail montréalais a aussi contribué à renouveler les méthodes de la sociolinguistique variationniste. L’équipe a notamment élaboré un «indice du marché linguistique», inspiré des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, afin de mieux tenir compte du rapport de chaque personne à la langue légitime plutôt que de simplement la classer selon son âge, son occupation ou son niveau de scolarité.

David Sankoff, mathématicien de formation, a de son côté joué un rôle majeur dans l’élaboration de méthodes statistiques adaptées à l’analyse de la variation dans les données sur la langue spontanée.

Une véritable filiation s’est par ailleurs établie au fil des générations de chercheurs, particulièrement autour de Gillian Sankoff, de Pierrette Thibault et de Diane Vincent. Aujourd’hui, cette tradition se poursuit au Département de linguistique et de traduction de l’UdeM.

Un nouveau Montréal à écouter

Le nouveau corpus, actuellement en construction, permettra toutefois d’observer un Montréal différent. Cette fois, les chercheurs et chercheuses veulent mieux rendre compte de la diversité des quartiers et des parcours migratoires. Ainsi, Saint-Michel, Le Plateau-Mont-Royal et l’ouest de l’île ne présentent pas les mêmes réalités linguistiques.

«Il n’y a pas un seul français montréalais, il y a plusieurs variétés», signale Mireille Tremblay. Les contacts entre le français, l’anglais et les langues issues de l’immigration constituent ainsi un nouvel objet d’étude. Dans certains quartiers, les jeunes connaissent des expressions issues de l’arabe ou du créole haïtien. Dans l’ouest de l’île, le contact avec l’anglais est plus continu qu’ailleurs.

Et les anglicismes n’ont plus la même fonction qu’il y a 50 ans. «Dans les années 1970, c’était davantage du vocabulaire technique associé à la vie en usine. Maintenant, c’est vraiment pour marquer qu’on est jeune, urbain, cool», explique la professeure.

Les chercheuses observent également la façon dont les emprunts anglais s’intègrent à la grammaire française. «La nouvelle tendance consiste à ne plus conjuguer en français les verbes anglais qu'on emprunte. Par exemple, un homme disait dans un journal à propos d’un chien abandonné: “Cet homme l’a dumpé ici, je l’ai rescue”», notent-elles. Le premier est francisé et conjugué, alors que le second conserve sa forme anglaise.

Remettre Montréal «sur la map»

C’est dans ce contexte que Montréal accueille, du 22 au 24 octobre, le 54e colloque «New Ways of Analyzing Variation». L’évènement réunira près de 400 personnes venues de différents pays et permettra de découvrir des recherches portant sur les langues du monde. Le colloque fera aussi une place particulière aux communications en français, dont une conférence plénière de Marie-Claude L’Homme et Yvette Mollen, ce qui est inhabituel dans une rencontre généralement tenue en anglais.

Pour le comité organisateur, le choix de Montréal est aussi une manière de mettre en lumière le dynamisme renouvelé de la recherche en sociolinguistique au Québec. «On avait envie de remettre Montréal sur la map», déclare Julie Auger.

La relève sera d’ailleurs bien présente au colloque. Des chercheuses et chercheurs chevronnés y côtoieront des étudiantes et étudiantes qui en sont à leur première présentation, ainsi que des équipes qui viennent parler de leurs projets en cours. Car si les corpus permettent de regarder en arrière, leur objectif est aussi de préparer les prochaines questions. Comment le français montréalais continuera-t-il de changer? Quelles formes s’imposeront auprès des prochaines générations? Et comment les différentes communautés linguistiques qui composent Montréal contribueront-elles à façonner cette évolution? Pour les sociolinguistes, la meilleure façon de répondre à ces questions consistera d’abord à écouter!

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