Le cerveau des survivants de la leucémie travaille plus fort pour compenser le déficit de mémoire à court terme

  • Forum
  • Le 1 octobre 2019

  • Martin LaSalle
À l’âge adulte, les survivants de la leucémie lymphoblastique aiguë doivent composer avec un déficit de mémoire à court terme, et leur cerveau use de stratégies pour compenser ce manque.

À l’âge adulte, les survivants de la leucémie lymphoblastique aiguë doivent composer avec un déficit de mémoire à court terme, et leur cerveau use de stratégies pour compenser ce manque.

Crédit : Istock

En 5 secondes

Le déficit de mémoire à court terme qui affecte les survivants de la leucémie lymphoblastique aiguë peut être compensé par l’activation d’autres régions du cerveau, selon une recherche menée à l’UdeM.

Environ la moitié des personnes qui ont survécu à la leucémie lymphoblastique aiguë (LLA) pendant l’enfance souffrent plus tard de séquelles neurocognitives attribuables aux traitements qu’elles ont subis. Il s’agit le plus souvent d’un déficit des fonctions exécutives et d’attention, dont la mémoire à court terme.

De récentes études menées auprès d’enfants et d’adolescents survivants de la LLA ont démontré que différentes régions de leur cerveau sont sollicitées lorsqu’ils effectuent des tâches qui font appel à leur mémoire à court terme.

Comme aucune recherche n’avait exploré ce sujet à l’aide d’outils à haute résolution temporelle et spatiale auprès d’adultes qui ont combattu cette maladie en bas âge, Aubrée Boulet-Craig a choisi d’en faire son projet de doctorat sous la direction de la professeure Sarah Lippé, du Département de psychologie de l’Université de Montréal.

Les résultats de ses travaux, qui ont été récemment publiés dans la revue Cancer, indiquent qu’à l’âge adulte les survivants de la LLA doivent encore composer avec un déficit de mémoire à court terme et que leur cerveau use de stratégies pour compenser ce manque.

Des stratégies compensatoires

La doctorante Aubrée Boulet-Craig en compagnie de la professeure Sarah Lippé.

Pour réaliser son étude, Mme Boulet-Craig a recruté 66 participants âgés de 18 à 35 ans, soit 40 survivants de la LLA et 26 personnes comparables quant au fonctionnement intellectuel général qui formaient le groupe témoin.

«La distribution du fonctionnement général des survivants a été ingénieusement choisie afin qu’elle corresponde à ce qui est normalement attendu dans l’ensemble de la population, précise Mme Lippé. Ainsi, les sujets survivants fonctionnaient, en moyenne, aussi bien que les participants du groupe témoin.»

Tous ont pris part à un test simple mesurant leur mémoire à court terme: on leur a montré à 320 reprises des images affichant des cercles de diverses couleurs, puis chaque image disparaissait pour faire place à une autre; branchés à un magnétoencéphalographe, les participants devaient indiquer si la seconde image correspondait à la première.

Les survivants de la LLA ont aussi bien réussi que les personnes du groupe témoin, mais leur cerveau a pris des chemins différents pour effectuer la tâche de reconnaissance des images.

«Dans les deux groupes, nous avons observé une activation des régions occipitale et pariétale du cerveau, mais chez les survivants d’autres régions étaient aussi en activité, confirmant le recours à des mécanismes différents, possiblement compensatoires», mentionne Aubrée Boulet-Craig.

«En plus de constater l’utilisation de ces mécanismes différents chez les survivants, nous avons noté que leur lobe frontal était peu activé; cette région du cerveau est habituellement très active dans ce genre de test chez les personnes ne souffrant pas de déficit de mémoire à court terme, ajoute Sarah Lippé. Cette hypoactivation pourrait être une conséquence des altérations que causent les traitements sur le tissu cérébral en développement.»

Les résultats ont également montré une activation plus grande des autres régions du cerveau des survivants par rapport au groupe témoin, ce qui indique que «les survivants qui ont bien réussi la tâche ont toutefois dû déployer plus d’efforts en activant des régions supplémentaires pour l’accomplir», ajoute la professeure Lippé.

Vers des programmes de rééducation de certaines régions du cerveau

La leucémie est le cancer le plus souvent diagnostiqué chez les enfants, et la leucémie lymphoblastique aiguë est la forme de leucémie la plus fréquente.

Cette maladie frappe généralement les enfants âgés de deux à cinq ans et les traitements de chimiothérapie ou de chimiothérapie et radiothérapie combinés, qui durent généralement deux ans, sont administrés alors que les fonctions cognitives ne sont pas encore très développées.

Bien que les résultats de l’étude de Mmes Boulet-Craig et Lippé ne puissent être généralisés à l’ensemble des survivants de la LLA, ils pourraient permettre d’élaborer des programmes de remédiation visant la rééducation des régions du cerveau affectées par les traitements.

«Il existe déjà des programmes d’entraînement qui ont permis d’améliorer la mémoire à court terme et la vitesse de traitement de l’information chez des enfants atteints d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité et qui pourraient s’avérer bénéfiques pour les survivants de la leucémie lymphoblastique aiguë, conclut Sarah Lippé. Il existe aussi des études expérimentales en stimulation transcrânienne qui pourraient s’avérer prometteuses.»