À chacun son bonheur?

  • Forum
  • Le 16 octobre 2019

  • Martin LaSalle
Christine Tappolet a ouvert la discussion avec les trois conférenciers invités, soit l’économiste Marc Fleurbaey, le philosophe Dan Haybron et la spécialiste en santé publique Marie-France Raynault.

Christine Tappolet a ouvert la discussion avec les trois conférenciers invités, soit l’économiste Marc Fleurbaey, le philosophe Dan Haybron et la spécialiste en santé publique Marie-France Raynault.

Crédit : Benjamin Seropian

En 5 secondes

Le bonheur dépend-il de soi ou des autres? Des experts en économie, en philosophie et en santé publique ont soumis quelques réponses à la 7e Conférence de la montagne, présentée à l’UdeM.

«Le bonheur est comme le Saint-Graal: il a toujours existé, sous différentes formes, mais avec les mêmes attributs; on a essayé de le trouver sans trop de succès, et ce, sans trop savoir ce que c’est!»

C’est ainsi que Christine Tappolet a donné le ton à la 7e Conférence de la montagne, dont le thème était la quête du bonheur.

À titre de maître de cérémonie, la professeure de philosophie a ouvert la discussion avec les trois conférenciers invités, soit l’économiste Marc Fleurbaey, de l’Université de Princeton, au New Jersey, le philosophe Dan Haybron, de l’Université de Saint Louis, et la Dre Marie-France Raynault, professeure émérite de l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Les mesures du bonheur

Marc Fleurbaey

Crédit : Benjamin Seropian

Ayant été membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Marc Fleurbaey a cherché à savoir si le bonheur pouvait faire partie de la solution à la crise climatique.

«La croissance de notre espèce a été orientée vers la production et le consumérisme, qui nous mènent vers un mur dans un avenir plus ou moins rapproché, a-t-il soutenu. Comme il faut repenser le modèle économique et réorienter la croissance, le bonheur est-il la solution?»

Pour répondre à cette question, M. Fleurbaey a commencé par explorer les données relatives au bonheur.

«Certaines données reposent sur le degré de satisfaction des gens, a-t-il indiqué. Si l’on peut en conclure que le bonheur est corrélé à la santé ou au revenu par exemple, ces indicateurs ne sont pas pertinents: ce qui rend les gens heureux sous cet angle, c’est l’argent et la consommation et cela ne résout pas le problème du réchauffement climatique.»

Même le niveau de scolarité ne semble pas avoir d’effet sur le bonheur, au contraire: «Plus on est éduqué, plus on nourrit de l’ambition et la satisfaction devient plus difficile à atteindre!» a déclaré le professeur Fleurbaey.

Selon lui, c’est la valeur que les gens imputent au bonheur qui importe et, pour la déterminer, il faut les interroger sur ce qu’ils veulent au lieu de leur demander d’évaluer leur satisfaction sur une échelle de 1 à 10.

«On pourrait établir un revenu corrigé par des éléments de qualité de vie auxquels les gens peuvent donner une valeur pécuniaire, a-t-il illustré. Ainsi, combien une personne est-elle prête à payer pour conserver une bonne santé?»

Or, cette approche du revenu équivalent ‒ bien que plus objective que les mesures du bonheur ‒ est corrélée au revenu, donc au pouvoir de dépenser et de consommer.

«Les vraies questions – plus dérangeantes – à se poser sont les suivantes: ne faut-il pas changer nos préférences et nos objectifs de vie? Ne sommes-nous pas trop matérialistes et dépensons-nous de manière trop superficielle et superflue? C’est en répondant à ces questions qu’on pourra s’attaquer aux changements climatiques», a conclu Marc Fleurbaey.

Une responsabilité partagée

Dan Haybron

Crédit : Benjamin Seropian

Pour le philosophe américain Dan Haybron, le bonheur est une valeur.

«Dans mes travaux, le bonheur est tout ce qu’on fait dans son propre intérêt, a-t-il dit. Mais cette quête de valeur peut être différente d’une personne à l’autre: pour quelqu’un, c’est le bien-être et, pour d’autres, ce sera la beauté ou l’excellence au travail.»

Les tenants de l’individualisme soutiennent qu’il est de la responsabilité de chacun de faire son propre bonheur, quel qu’il soit. «Dans cette perspective, si l’État doit promouvoir quelque chose, c’est la liberté de choisir ce qui est bon pour soi, comme la mélancolie, qui est le bonheur d’être triste», a lancé M. Haybron.

«Certains affirment que le bonheur est un choix personnel, mais tous n’ont pas toujours ce choix, a-t-il poursuivi. On ne choisit pas d’être sans emploi ou d’être en dépression.»

Selon lui, on ne peut trouver le bonheur seul en raison des erreurs de jugement qu’on fait en le cherchant.

«Il y a les erreurs systématiques, comme le manque de volonté et les biais cognitifs, a expliqué M. Haybron. Le biais positif peut, par exemple, vous faire croire que ce qui vous rendra heureux dans le futur sera de devenir avocat, tandis que le rationalisme vous fera opter pour un meilleur revenu au détriment de la réalisation de soi.»

Aussi, pour Dan Haybron, le bonheur de chacun repose sur une responsabilité collective.

«Les politiques publiques permettent de créer des environnements plus propices à l’amélioration des habitudes de vie qui rendent plus heureux, que ce soit sur le plan alimentaire ou urbanistique, a-t-il signalé. On peut faire plusieurs choix individuels pour tendre vers le bonheur, mais celui-ci repose aussi sur ce que nous pouvons créer en tant que société.»

Le bonheur, un gage de santé?

Marie-France Raynault

Crédit : Benjamin Seropian

Et si le bonheur procurait un effet protecteur sur la santé physique et la santé mentale? Pour la Dre Marie-France Raynault, le bonheur ‒ comme l’argent et la politique ‒ n’est pas un sujet qu’on aborde en santé publique!

«En santé publique, on travaille avec des données sûres qui portent beaucoup sur des indices négatifs, comme la détresse psychologique ou la pollution, a-t-elle souligné. Établir une relation entre le bonheur et la santé est une entreprise complexe, tandis qu’il existe des liens entre une mauvaise santé et la détresse psychologique, tant pour soi que pour les proches.»

Pour illustrer son propos, la professeure du Département de médecine sociale et préventive de l’UdeM a présenté une vidéo comparant les indices de santé physique et de santé mentale de 5000 personnes vivant sur l’île de Montréal. La moitié d’entre elles sont pauvres, l’autre moitié est composée des mieux nantis – dont les revenus sont six fois plus élevés que dans le premier groupe.

La vidéo nous apprend, entre autres, que:

  • à 1 an, la mortalité infantile s’élève à 79 parmi les personnes défavorisées, contre 19 chez les plus riches;
  • à 18 ans, les jeunes moins nantis fréquentent plus souvent les hôpitaux, sont en moins bonne santé, sont deux fois moins diplômés que les autres et leurs conditions de travail sont plus dures;
  • à 40 ans, le nombre de décès est deux fois plus grand parmi les gens pauvres que chez les privilégiés et un sur six manquera de nourriture;
  • à 75 ans, les incapacités physiques sont plus nombreuses parmi les personnes pauvres et leur santé mentale est plus fragile. Globalement, sur les 5000 Montréalais, il y aura 700 décès de plus parmi les femmes et les hommes défavorisés comparativement aux mieux nantis.

«Ces données portent au découragement, mais beaucoup de choses peuvent être atténuées par des politiques adéquates», a rassuré celle qui est aussi directrice du Centre de recherche Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé de Montréal.

Selon la Dre Raynault, certaines mesures s’avèrent efficaces en santé publique à court et moyen terme.

«La politique de service de garde éducatif permet de réduire les inégalités de développement des enfants issus des milieux défavorisés, car ce service favorise la maturité et la réussite scolaire, en plus de diminuer les effets négatifs de la dépression et de la détresse psychologique chez les mères», a-t-elle énuméré.

De même, les politiques relatives au logement représentent des mesures positives. «Il y a une corrélation forte entre la détresse psychologique et l’abordabilité du logement, mais aussi l’insalubrité ‒ dont les punaises de lit», a fait observer Marie-France Raynault.

«En somme, si la santé publique ne s’intéresse pas au bonheur en tant que tel, ses interventions visent les déterminants sociaux du mal-être dans la population, a terminé la médecin. Et cela donne l’espoir d’améliorer le niveau de bonheur dans la population québécoise.»