Quand la dépression incite à boire

Des chercheurs ont découvert que les adolescents augmentent leur consommation d'alcool en réaction à de brèves élévations de leur niveau “normal” de symptômes dépressifs.

Des chercheurs ont découvert que les adolescents augmentent leur consommation d'alcool en réaction à de brèves élévations de leur niveau “normal” de symptômes dépressifs.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Selon une nouvelle étude américaine sur les adolescents canadiens suivis par l'ESPUM, gérer ses émotions peut aider à ne pas boire d'alcool.

Boire vous déprime-t-il ou est-ce l'inverse: la dépression vous incite-t-elle à boire?

Une étude menée pendant huit ans auprès de quelque 1300 adolescents par des chercheurs canadiens, américains et allemands semble tendre vers la deuxième hypothèse et propose une solution: la connaissance de soi.

Si les gens apprennent à reconnaître et à gérer leurs moments de déprime, ils seront moins enclins à se médicamenter par l'alcool, croient les auteurs de l'étude.

Cosignée par Jennifer O'Loughlin, de l'École de santé publique de l'Université de Montréal (ESPUM), cette étude a été publiée le 11 novembre dernier dans le Journal of Adolescent Health.

«Nous avons découvert que les adolescents augmentent leur consommation d'alcool en réaction à de brèves élévations de leur niveau “normal” de symptômes dépressifs», indique Mme O’Loughlin.

«Mais nous avons aussi constaté qu'ils ne présentent pas plus de symptômes de dépression après de brèves élévations de leur consommation d'alcool, ajoute-t-elle. C'est un constat important, car, si nous sommes en mesure d'apprendre aux adolescents à gérer ces fluctuations à court terme de leurs émotions négatives, nous pourrons éventuellement éviter une intensification de leur consommation d'alcool.»


Interviewés 20 fois

Jennifer O'Loughlin

Crédit : CHUM

L'étude portait sur 1293 élèves du secondaire de la région de Montréal qui ont été suivis par Jennifer O’Loughlin entre 1999 et 2006 dans le cadre de son étude sur la dépendance des adolescents à la nicotine, financée par la Société canadienne du cancer. Les élèves ont été interviewés 20 fois entre la première et la cinquième secondaire ‒ soit une fois tous les trois mois ‒ au sujet de leurs habitudes de consommation, y compris leur consommation d'alcool.

En collaboration avec Mme O’Loughlin et des collègues de Toronto et de Kiel, en Allemagne, Robert Wellman, spécialiste des dépendances à l'École de médecine de l'Université du Massachusetts, s'est servi de ces 20 blocs d'entrevues pour réaliser une analyse comparative des moments où les élèves consommaient de l'alcool et ceux où ils présentaient des symptômes dépressifs.

«L'une des difficultés consistait à déterminer l'influence des facteurs “interindividuels” et “intra-individuels” sur cette relation, explique Robert Wellman, auteur principal de l'étude. Les facteurs interindividuels sont les facteurs qui différencient les personnes entre elles, comme le sexe, l'âge, la constitution génétique et les caractéristiques psychologiques. Les facteurs intra-individuels, ce sont les fluctuations qui touchent une personne, comme l'envie de dormir ou le niveau d'énergie à un moment donné de la journée.»


L'exemple de la pression artérielle

Robert Wellman donne l'exemple de la pression artérielle, qui varie au fil du temps chez la plupart des personnes et peut être prédite en fonction de la génétique (antécédents familiaux de pression élevée), du sexe (les hommes ont généralement une pression plus haute que les femmes), de l'âge (la pression augmente généralement avec l'âge) ainsi que d'autres influences interindividuelles.

«Lorsque vous allez chez le médecin, des influences intra-individuelles agissent également sur votre pression artérielle ‒ le fait que vous avez bu du café avant votre visite ou que vous avez mal dormi la nuit précédente par exemple. Dans le cadre de notre étude sur les adolescents canadiens, nous devions trouver un moyen de tenir compte des influences interindividuelles sur la consommation d'alcool et les symptômes de dépression pour faire ressortir les différences intra-individuelles.»

«Notre étude est la première à démontrer une relation entre les symptômes dépressifs et la fréquence de la consommation d'alcool après avoir pris en considération leurs associations avec des facteurs interindividuels comme le sexe, l'âge, l'éducation de la mère, la recherche de sensations et l'impulsivité», poursuit Robert Wellman.

Près de la moitié des adolescents boivent

De nombreux adolescents boivent de l'alcool. Selon les sondages, 45 % des élèves de la 7e à la 12année au Canada affirment avoir consommé de l'alcool durant l'année précédente. En parallèle, les adolescents éprouvent souvent des symptômes de dépression tels qu'un sentiment de tristesse ou une perte d'intérêt pour des activités qu'ils trouvaient stimulantes auparavant. Aux États-Unis, de 10 à 25 % des élèves de la 8e à la 10année ont mentionné de tels symptômes.

De nombreuses études ont révélé une relation entre consommation d'alcool et dépression. Les adolescents qui boivent présentent davantage de symptômes dépressifs que ceux qui ne boivent pas et ceux qui ressentent davantage de symptômes dépressifs commencent à boire plus tôt, et ils boivent et s'enivrent plus souvent que ceux qui manifestent moins de symptômes de dépression.

De plus, la consommation d'alcool combinée avec des symptômes dépressifs fait augmenter les risques de répercussions négatives comme les troubles liés à la consommation d'alcool, la dépression grave et le suicide, comparativement à la consommation d'alcool seule ou aux symptômes dépressifs seuls.

Désireux de concevoir des programmes de prévention et d'intervention plus efficaces, les spécialistes en santé publique sont depuis longtemps confrontés à la question de l'œuf ou la poule: les adolescents qui consomment de l'alcool sont-ils plus à risque de dépression ou les adolescents qui éprouvent des symptômes de dépression sont-ils plus à risque de consommer de l'alcool?

Selon les chercheurs, cette nouvelle étude nous rapproche d'une réponse à cette question.


À propos de l'étude

L'étude «Untangling influences in the longitudinal relationship between depressive symptoms and drinking frequency in high school», de Robert J. Wellman et ses collaborateurs, a été publiée le 11 novembre 2019 dans le Journal of Adolescent Health.

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