Facteurs d'impact: le point de vue d'un arroseur arrosé!

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  • Le 9 décembre 2019

  • Dominique Nancy
Vincent Larivière

Vincent Larivière

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Le professeur Vincent Larivière fait le point sur les palmarès de chercheurs et de chercheuses.

«Quel immense inconfort!», dit Vincent Larivière, sourire aux lèvres, en parlant du fait qu’il se retrouve au palmarès 2019 des scientifiques les plus cités à l’échelle internationale.

C’est que, paradoxalement, le professeur de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal et coauteur de l’ouvrage Measuring Research: What Everyone Needs to Know critique depuis longtemps ce type de classements, tout particulièrement les effets pervers des classements internationaux d’établissements universitaires. «Il s’agit, malgré tout, d’une belle tape dans le dos, admet le chercheur. Ça veut dire que ce que je fais a un certain impact; qu’il y a un intérêt dans la communauté scientifique pour ce genre de travaux. Mais je me trouve dans une position un peu bizarre.»

Selon le classement publié par l’éditeur Thomson Reuters (maintenant Clarivate Analytics), qui a créé le Web of Science, Pierre Legendre, Fred Saad, Etienne Laliberté et Vincent Larivière, tous professeurs à l’UdeM, figurent dans le 1 % supérieur des chercheurs les plus cités dans leur domaine pour la période 2008-2018. Comme le souligne le professeur Larivière lui-même, il y a plusieurs autres chercheurs, dont le nombre de citations est d’ailleurs plus élevé, qui mériteraient de figurer sur cette liste.

Si d’éminents chercheurs de l’UdeM comme Yoshua Bengio, Gilles Brassard et Richard E. Tremblay ne figurent pas dans ce palmarès, c’est que le classement de Clarivate Analytics est basé sur des découvertes relativement récentes. De plus, il ne prend en compte que les travaux publiés en anglais dans les revues scientifiques. Or, bon nombre de chercheurs du secteur de l’informatique publient principalement dans des actes de conférence ou directement sur des serveurs de prépublications, tels arXiv, sans diffuser leurs articles dans le circuit des revues savantes. Bref, les domaines tels que l’informatique, la physique et l’astrophysique, ainsi que la majorité des sciences sociales et la quasi-totalité des arts et des sciences humaines sont très mal couverts par ce type de palmarès.  

«Ces classements mesurent un aspect spécifique de l’activité de recherche, soit la visibilité à l’échelle internationale, et ce, pour les domaines qui sont internationalisés. Ils sous-estiment donc de façon importante la recherche en sciences humaines et sociales et, dans l’ensemble, toute la littérature publiée hors des revues en anglais, explique Vincent Larivière. Ça ne veut pas dire que ces listes n’ont aucune base, mais plutôt qu’elles ont énormément d’angles morts, ce qui signifie que l’activité de recherche de bon nombre de chercheurs n’est pas mesurée et, par conséquent, pas reconnue non plus.»

Cela dit, les méthodes bibliométriques sont très utiles pour comprendre la structure de la science et orienter les politiques scientifiques, selon M. Larivière. «Elles sont beaucoup moins utiles lorsqu’appliquées aux individus dans un contexte d’évaluation, et on documente de plus en plus les effets pervers qui y sont associés. En outre, j’avoue trouver de plus en plus anachronique que ces classements mettent l’accent sur les individus, alors que la recherche est le fruit d’un travail collectif», mentionne le spécialiste de l’information.

L’effet de mode

Professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information depuis 2011, Vincent Larivière est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante. Basés sur des méthodes bibliométriques, ses travaux de recherche s’intéressent à des thématiques aussi variées que les enjeux de diversité en sciences, le libre accès aux connaissances, les revues savantes et les médias sociaux.

À son avis, il ne faut surtout pas que ce type de palmarès oriente les travaux des scientifiques. «Il y a des effets de mode en recherche, mais on ne doit pas nécessairement suivre les tendances, surtout pas dans le but d’être hautement cité. Si M. Bengio avait voulu suivre la mode au début de sa carrière, il n’aurait pas travaillé sur les réseaux de neurones et autres approches connexionnistes, mais plutôt sur les approches symboliques qui étaient plus en vogue à l’époque. C’est la mode qui l’a rattrapé», souligne Vincent Larivière.

Ces classements ont également amené certaines universités, particulièrement en Europe et en Asie, à mettre en place des incitatifs financiers à la publication dans les revues internationales. «On veut que les chercheurs publient dans les grandes revues, car ce sont celles qui comptent dans les classements internationaux. Or, ces revues sont pour la plupart américaines ou britanniques. Ce n’est pas mauvais à priori, affirme le chercheur, mais puisque ces revues publient principalement des travaux sur des thématiques anglo-américaines, on incite par la bande les chercheurs à délaisser les questions touchant leurs propres nations pour travailler plutôt sur des enjeux considérés importants par les communautés anglo-américaines.