Trafic illicite du tabac: les revendeurs peu présents sur le Web caché

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  • Le 28 octobre 2020

  • Martin LaSalle
Les vendeurs illicites de produits du tabac utilisent parfois le Web caché pour établir des contacts, mais les ventes et les livraisons s’effectuent essentiellement sur le terrain.

Les vendeurs illicites de produits du tabac utilisent parfois le Web caché pour établir des contacts, mais les ventes et les livraisons s’effectuent essentiellement sur le terrain.

Crédit : Getty

En 5 secondes

L’internet clandestin attire peu les criminels spécialisés dans la vente illicite de tabac, selon une étude menée par David Décary-Hétu, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Si les canaux de vente de produits illicites en ligne se sont multipliés au cours des dernières années avec le Web clandestin, celui-ci ne représente pas une plateforme très prisée pour écouler illégalement des produits du tabac.

C’est ce que mettent en lumière les résultats d’une étude pilotée par le professeur David Décary-Hétu, en collaboration avec Rasmus Munksgaard et Vincent Mousseau, tous de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. L'étude a été publiée dans la revue scientifique Trends in Organized Crime.

À l’aide du logiciel Datacrypto qu’il a lui-même créé et qui lui permet de recueillir des données de façon automatisée sur Internet, David Décary-Hétu a scruté le Web caché à l’été 2018 pour vérifier si les receleurs de produits tabagiques avaient diversifié leurs activités.

Huit cryptomarchés sous la loupe

David Décary-Hétu

Crédit : Amélie Philibert

Le logiciel s’est ainsi attaché aux huit plus importants cryptomarchés du Web clandestin pour obtenir les données relatives à l’ensemble des produits vendus de façon illicite − et pas seulement ceux issus du tabac −, au profil de chaque vendeur et à la rétroaction des acheteurs.

Ces cryptomarchés sont Dream Market, Rapture, Empire, Berlusconi, Apollon, Cannabis Growers & Merchants Cooperative, Olympus et Wall Street.

Au total, il a répertorié 176 530 produits proposés illégalement par 3511 vendeurs issus de différents pays.

Or, les trafiquants de tabac et le nombre de produits qu’ils offrent font figure de poids plume comparativement aux autres: seulement 14 vendeurs proposaient des produits du tabac, soit 0,4 % des trafiquants. Et ces vendeurs n’avaient que 204 produits répartis en cigarettes, cigares ou tabac à rouler.

Les données collectées ont aussi révélé qu’en moyenne un vendeur de tabac gagnait un revenu mensuel de 2830 $ US, soit cinq fois moins que les 14 912 $ US qu’empoche mensuellement celui qui vend des produits autres que ceux du tabac.

Des réseaux terrestres bien établis

«Ces données font surtout ressortir que les vendeurs illégaux de produits du tabac se servent peu du Web clandestin pour effectuer leurs opérations», déclare David Décary-Hétu.  

Selon lui, il est possible que les vendeurs de produits du tabac utilisent le Web caché pour établir des contacts, mais les ventes et les livraisons se font essentiellement sur le terrain.

«Ces réseaux s’approvisionnent soit à partir de produits légaux vendus à moindre coût dans certains pays pour les revendre dans des pays où les taxes sur le tabac sont élevées, soit à partir de produits contrefaits ou manufacturés de façon illégale», illustre M. Décary-Hétu.

Un marché qui varie selon les périodes et les pays

La littérature scientifique montre que le trafic illégal des produits du tabac varie grandement d’un pays à l’autre selon les périodes. Au cours des 20 dernières années, il représentait de 5 à 50 % de l’approvisionnement légal en tabac.

Par exemple, dans des pays tels le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie ainsi qu’en Europe, la proportion de fumeurs de produits tabagiques illégaux équivaut à 5 à 20 % du marché légal. Dans les pays émergents dont le Brésil et l’Inde, cette proportion peut atteindre 30 %.

À l’échelle mondiale, on estime que les pertes de revenus annuels en taxes pour les États se chiffrent à 40,5 G$ US.

«Notre étude souligne le fait que le trafic illégal de tabac s’effectue essentiellement en dehors du Web parce que les réseaux de distribution sont en place depuis plusieurs décennies, conclut David Décary-Hétu. Le dark Web fait l’objet d’une lutte intégrée à celle contre le trafic illicite menée par les législateurs, mais pour le tabac, ils devraient cibler d’autres canaux.»