Dans sa maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal, Saja Farhat s’est penchée sur les aspects contemporains de l’oppression, comme la marginalisation, l’impuissance et l’impérialisme culturel, qui sont tellement enracinés dans notre système néolibéral que nous ne les voyons pas vraiment et les contestons encore moins. En poursuivant ses études au doctorat, elle a voulu aller du côté des solutions.
«Il y a énormément de personnes sensibles à ces questions dans les milieux communautaire, de l’éducation et de la santé. Elles veulent changer les choses, mais elles se sentent souvent seules, fatiguées ou impuissantes. Je me suis alors demandé comment créer des conditions qui permettent à chacun et chacune de s’engager, sans porter ce poids seul, et de le faire de manière collective», explique la doctorante.
Elle cherche donc à désigner des leviers normatifs et institutionnels capables de soutenir, coordonner et rendre durable l’engagement collectif. Pour y arriver, elle s’intéresse à la fois aux mouvements sociaux portés par la mobilisation citoyenne et aux organisations publiques – notamment en santé, en éducation et en culture –, qui offrent des cadres plus structurés.
«Le but, c’est de comprendre comment on passe d’un geste individuel à un nous partagé et collectif capable de relier les individus, de soutenir leur engagement et de favoriser une véritable coordination de l’action», mentionne-t-elle.
Rassembler sans effacer les différences
Dans sa recherche doctorale, toujours au Département de philosophie de l’UdeM, Saja Farhat part de la réalité pour en dégager des théories. «Il est encore trop tôt pour que je commence à avoir des résultats. Mais, pour être engagée dans différents organismes communautaires et structures institutionnelles depuis longtemps et pour être proche de personnes en situation de vulnérabilité, je pense que, pour former ce nous partagé, il ne doit pas y avoir de dualité entre eux, vous et moi, indique-t-elle. Le nous doit nous rassembler sans effacer les différences.»
Cette attention au lien humain traverse tout son parcours. Après avoir amorcé des études en génie mécanique – avec le rêve de devenir ingénieure en aérospatiale –, elle choisit de changer de voie.
«J’ai arrêté après ma première année d’études parce que, pour moi, le lien avec les autres est très important et je voulais étudier dans un domaine qui rejoint mes valeurs», dit-elle.
C’est en se souvenant du cours Éthique et politique au cégep, qu’elle avait bien aimé, qu’elle a décidé de se diriger vers le baccalauréat en philosophie à l’Université de Montréal. «Je voulais mieux comprendre la société, avec les concepts et les théories, pour être capable de mieux servir les personnes et les communautés, déclare-t-elle. Pour moi, la philosophie permet de donner un sens aux réalités sociales et d’outiller la réflexion collective lorsqu’elle demeure en dialogue avec le vécu.»
Faire le pont
Recevoir une Bourse de la montagne est un réel coup de pouce pour Saja Farhat. «Ça vient dire qu’on croit en vous et en la portée transformatrice de ce que vous faites, affirme-t-elle. Pour une doctorante, ce n’est pas rien. On parle beaucoup des responsabilités individuelles, mais pour penser, créer, contribuer réellement à la collectivité, il faut des conditions qui rendent cela possible. C’est ce qu’offre la Bourse. Du temps et de la stabilité qui permettent de travailler avec intégrité.»
L’humilité occupe une place centrale dans sa démarche. «Lorsqu’on travaille sur ces questions, on réalise vite qu’on ne détient pas la vérité, précise-t-elle. On apprend constamment des autres, des articles qu’on lit et des échanges qu’on a. Cela demande une réelle posture d’ouverture.»
Elle travaille également beaucoup son écoute, la base d’une bonne communication. «Je parle d’une écoute qui ne sert pas seulement à répondre, mais d’abord à comprendre, ajoute Saja Farhat. Il faut aussi une forte sensibilité éthique pour se poser les bonnes questions et voir ses angles morts.»
Elle doit en outre faire preuve de patience et de persévérance parce que ce genre de réalité complexe prend du temps à changer.
Dans l’avenir, Saja Farhat se voit active en recherche, mais aussi dans le milieu communautaire. «J’aimerais servir de pont entre les deux, souligne-t-elle. Que la recherche soit nourrie par le terrain et que le terrain puisse, à son tour, s’appuyer sur une réflexion rigoureuse. Pour que le savoir ait du sens, il doit rester au service des personnes et des communautés.»