Vivre lentement, vieillir vite: le paradoxe de la prison

En 5 secondes Une étude s’est intéressée au vieillissement accéléré derrière les barreaux, à son contraste avec le rythme de vie exceptionnellement lent et à leurs conséquences sur la santé des détenus.
Selon les chercheurs, les établissements correctionnels ne sont pas conçus pour répondre aux besoins des personnes incarcérées vieillissantes.

Dans les prisons canadiennes, les personnes incarcérées vieillissent à vitesse accélérée, mais vivent des journées qui semblent interminables. Ce paradoxe était au cœur de la thèse de doctorat de Jim A. Johansson, codirigé par Etienne Paradis-Gagné, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche de l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel, et Dave Holmes, de l’Université d’Ottawa.

 

Une temporalité singulière

En prison, indique Etienne Paradis-Gagné, le vieillissement dépasse les standards observés dans la population générale. Alors que l’on considère habituellement qu’une personne devient «âgée» vers 65 ou 70 ans, ce seuil descend à 50 ans en milieu carcéral.

Cette accélération peut s’expliquer par l’hypervigilance constante (liée à la peur d’agressions ou de représailles), un stress chronique que créent la violence et la tension inhérentes au milieu carcéral, le manque de stimulation, qui contribue au déclin cognitif et au déclin physique, ou encore les trajectoires de vie difficiles, souvent marquées par l’instabilité, la pauvreté ou l’usage de drogues.

Parallèlement, ce vieillissement accéléré coexiste avec un rythme de vie particulièrement lent. «La prison impose des routines rigides, des délais, un quotidien marqué par l’attente, de longues heures d’ennui et un environnement sous-stimulant. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle ça "faire du temps"», souligne le professeur.

La fiction pour illustrer une situation bien réelle

Dans une étude doctorale récente, Jim A. Johansson et les professeurs Paradis-Gagné et Holmes ont voulu mettre en lumière cette déformation du temps par le truchement d’un cadre théorique issu de la science-fiction. Les chercheurs se sont tournés vers le roman de Philip K. Dick Glissement de temps sur Mars, une œuvre de science-fiction publiée en 1964 qui se déroule sur une planète futuriste. Les journées y sont extrêmement longues, mais, à leur retour sur Terre, les personnages se rendent compte qu’ils ont vieilli excessivement vite.

«Cette analogie permet de mieux saisir, sous un angle narratif, la réalité complexe du temps carcéral. Elle éclaire aussi la pertinence d’utiliser la littérature pour enrichir l’analyse des problèmes de santé, une approche plus rare dans notre domaine», estime Etienne Paradis-Gagné.

Selon le chercheur, comprendre cette réalité est important, car elle souligne également les difficultés des prisons à soutenir cette population vieillissante.

Des lieux mésadaptés

Derrière les barreaux, le personnel de la santé, particulièrement les infirmières et les infirmiers, joue un rôle central. Ce sont ces professionnels qui accompagnent au quotidien les personnes incarcérées vieillissantes, souvent fragilisées physiquement, en perte d’autonomie ou en fin de vie.

Or, mentionne Etienne Paradis-Gagné, les établissements correctionnels ne sont pas conçus pour répondre à leurs besoins. Les bâtiments sont anciens et peu adaptés à la mobilité réduite, et les ressources humaines sont limitées.

En outre, lorsqu’un détenu âgé arrive à la fin de sa vie, sa réinsertion dans un centre de soins de longue durée ou une ressource communautaire demeure difficile, que ce soit en raison d’une stigmatisation, d’une pression médiatique ou d’une absence de ressources spécialisées pour accueillir des personnes ayant un lourd passé criminel.

«Cette marginalisation crée un angle mort dans les politiques publiques. On gagnerait à investir dans des installations adaptées au vieillissement, à renforcer les équipes de soins et à faciliter les transferts vers des milieux de soins de longue durée lorsqu’ils sont nécessaires», affirme le chercheur.

Bref, à mieux encadrer la fin de vie en milieu correctionnel.

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