Attaqué par un ours il y a 27 500 ans

En 5 secondes Deux anthropologues de l’UdeM ont participé à une étude de scientifiques italiens qui reconstitue ce qui a probablement causé la mort d'un adolescent dans le nord du pays au paléolithique.
A: Situation géographique d'Arene Candide dans le nord de l'Italie, avec la région de Ligurie surlignée en rouge. B: Vue zénithale de la sépulture «Il Principe», telle qu'elle est exposée au Museo di Archeologia Ligure, à Gênes Pegli. Le modèle photogrammétrique a été créé pour cette étude. C: Vue de la salle orientale de la grotte d'Arene Candide.

Le squelette de l'adolescent gisait sur le dos dans une fosse peu profonde recouverte d'ocre rouge, accompagné de quatre bâtons en bois de cerf perforé et d'une lame en silex, ses restes ornés de plusieurs pendentifs en ivoire, son crâne décoré de centaines de coquillages percés et de plusieurs canines de cerf.

Mais les archéologues ont remarqué autre chose lorsqu'ils ont mis au jour ces restes anciens dans la caverne des Arene Candide, dans le nord-ouest de l'Italie, en 1942: des signes de traumatismes importants sur le corps du jeune homme.

Sa clavicule, sa mâchoire, une omoplate et le haut d'un os du bras étaient tous brisés ou endommagés, tout comme les vertèbres cervicales, qui avaient été remplacées, ainsi que certaines parties manquantes du corps, par un gros morceau d'ocre jaune, apparemment pour couvrir ses blessures. Il y avait également une incision linéaire clairement définie sur le crâne.

Que s'était-il passé? Le jeune homme avait-il été blessé lors d'un accident de chasse, avait-il été attaqué par un ours ou un gros félin, ou peut-être par autre chose, voire par un être humain? Ou était-il simplement tombé d'un lieu élevé? Et était-il mort sur le coup ou avait-il beaucoup souffert?

Personne ne pouvait le dire avec certitude jusqu'à présent.

Dans une nouvelle étude corédigée entre autres par les anthropologues Julien Riel-Salvatore et Claudine Gravel-Miguel, de l'Université de Montréal, une équipe internationale de scientifiques menée par le bioanthropologue Vitale Stefano Sparacello, de l'Université de Cagliari, en Sardaigne, reconstitue ce qui, selon elle, a probablement causé la mort de l'adolescent il y a environ 27 500 ans.

«Cette étude est un exercice d'ostéobiographie qui révèle les derniers instants d'un adolescent de l'ère paléolithique dans ce qui est aujourd'hui la Ligurie», explique Julien Riel-Salvatore, professeur et directeur du Département d'anthropologie de l'UdeM.

«Nous pouvons affirmer avec certitude que le jeune homme a été la proie d'un grand carnivore, très probablement un ours, dit-il. Il a ensuite survécu à ses blessures pendant un certain temps dans d'atroces souffrances avant de mourir et d'être enterré somptueusement, d'où son surnom Il Principe, “le Prince” des Arene Candide.»

Il s'agit d'une découverte importante, ajoute-t-il: «C'est l'un des très rares cas où nous sommes en mesure de déterminer la cause d’un décès à l'époque paléolithique.»

Des preuves extrêmement rares

Malgré de nombreuses preuves indiquant que les humains du paléolithique chassaient de grands carnivores dangereux, tels que des lions, des léopards et des ours, les marques sur le squelette révélatrices d'interactions négatives avec la faune sauvage sont extrêmement rares dans les archives paléobiologiques d'Homo sapiens.

L’adolescent dit «le Prince» (ainsi nommé en raison de la richesse des objets trouvés dans sa tombe) est une exception.

En travaillant sur le squelette conservé au musée archéologique de Pegli, à Gênes, Vitale Stefano Sparacello et ses collègues ont réanalysé les lésions du garçon et examiné systématiquement les restes à la recherche de preuves supplémentaires. Leur objectif: reconstituer les circonstances de la mort du jeune homme.

«Notre analyse a confirmé que les lésions mandibulaires et scapulaires étaient liées à la mort de l’adolescent. Et nous avons découvert d'autres fractures sur le crâne, aux dents et à la colonne cervicale qui sont aussi possiblement liées à l'évènement violent», notent-ils dans leur étude.

«D'autres traumatismes comme une marque linéaire sur le pariétal gauche et une marque de perforation dans le péroné corroborent l'hypothèse d'une attaque animale, poursuivent-ils. Compte tenu du schéma traumatique global, une attaque par un ours reste l'explication la plus plausible.»

Les scientifiques ont relevé que les os de l'adolescent présentaient des signes de guérison précoce: il a donc survécu de deux à trois jours à l'attaque, ce qui laisse entendre que les artères principales n'ont pas été sectionnées. Il est probablement mort d'une défaillance organique, d'une hémorragie interne ou d'un traumatisme cérébral grave.

L'étude a également révélé que le jeune homme était boiteux: il avait subi des blessures traumatiques aux pieds, à savoir une fracture du petit orteil gauche et une ostéochondrite disséquante du talus droit. Ainsi, selon cette théorie, quand il a été attaqué, il n'a pas pu s'enfuir assez rapidement pour échapper à son agresseur.

Cela confirme ce que les anthropologues pensent depuis longtemps au sujet des chasseurs-cueilleurs préhistoriques: toute blessure importante aux membres inférieurs les rendait vulnérables aux attaques violentes de grands prédateurs tels que les ours et les exposait à une mort prématurée.

Une riche sépulture

La longue agonie de l'adolescent lui a peut-être valu une riche sépulture, selon les scientifiques.

Les objets somptueux trouvés dans sa tombe pourraient refléter une «sanction rituelle» de l'évènement traumatisant par ceux qui l'ont enterré, plutôt que le rang social qu'il pouvait occuper, écrivent-ils.

Cette théorie correspond aux schémas observés dans d'autres sépultures somptueuses de l'époque, qui concernaient souvent des personnes présentant des blessures ou des défigurations inhabituelles.

«Ce schéma soutient l'hypothèse selon laquelle des funérailles officielles étaient célébrées pour contenir et reconnaître rituellement “les évènements exceptionnels et les personnes exceptionnelles”», concluent les coauteurs.

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