Les athlètes de sports artistiques contraintes de masquer leurs commotions cérébrales

En 5 secondes Une culture de la perfection pousserait les athlètes de sports artistiques à cacher leurs symptômes de commotions cérébrales. Ce faisant, leurs blessures sont souvent minimisées.
Une culture de la perfection poussent ces athlètes à masquer leurs blessures.

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La science au féminin Article 36 / 37

Lorsqu’il est question de commotions cérébrales liées au sport, on pense souvent à des sports de contact tels que le hockey et le football. On pense beaucoup moins aux sports artistiques, où les athlètes doivent réaliser des acrobaties complexes sans aucune protection et qui subissent de nombreuses commotions cérébrales. Mais pourquoi? 

C’est ce qu’a voulu comprendre Gabrielle Cadotte, étudiante de doctorat en kinésiologie sous la direction de Jeffrey G. Caron, professeur à l'École de kinésiologie et des sciences de l'activité physique de l’Université de Montréal. Pour ce faire, elle a mené une série d’entrevues semi-structurées avec 29 athlètes féminines canadiennes pratiquant six sports artistiques: la natation artistique, le cheerleading, le colorguard (lancer de drapeaux et de bâtons entre autres), le plongeon, le patinage artistique et la gymnastique. 

Elle démontre ainsi que ces athlètes sont dans une culture de la perfection, de la grâce et de la ténacité qui les contraint à masquer leurs blessures, compliquant ainsi leur récupération. 

La tyrannie de la perfection et de la grâce 

Au centre des sports artistiques se trouve une culture qui valorise l'apparence et le perfectionnisme. Les athlètes doivent non seulement maîtriser des acrobaties complexes et des figures parfaites, mais, dans leur sport, elles doivent aussi donner l’impression que tout est facile en affichant un grand sourire même lorsqu'elles ressentent de vives douleurs.  

L'idéal de la ténacité qui est valorisé dans les sports de contact est présent, mais aggravé par l'obligation de le combiner avec la grâce. «Au football, vous pouvez avoir mal, le montrer et continuer de jouer, ce sera souligné. Dans les sports artistiques, vous devez afficher un grand sourire et faire comme si de rien n'était, signale Gabrielle Cadotte. Danielle, une patineuse artistique, a illustré cette attente: «Peu importe si vous tombez. On dit toujours aux athlètes “Relève-toi et fais comme si rien n'était arrivé”.»  

Le masquage des symptômes est aussi exacerbé par la structure même des compétitions, notamment lorsqu’elles sont peu fréquentes, contrairement à des sports comme le football. Paige, athlète de cheerleading, a souligné cette pression temporelle: «Ça ajoute de la pression parce que nous avons deux minutes et demie pour faire notre numéro. Si vous manquez un élément, vous avez les points de déduction et vous ne recommencez pas.» Amelia, en natation artistique, a ajouté que rater une compétition est dévastateur: «Vous avez une commotion, mais vous ne pouvez pas manquer une des trois compétitions de votre année.» 

 

L’injustice testimoniale avec des médecins et des entraîneurs qui doutent 

Lorsque les athlètes décident de signaler une commotion cérébrale, elles se heurtent souvent à un scepticisme déroutant de la part des professionnels de la santé. Gabrielle Cadotte explique qu’ils «minimisaient ou ignoraient les symptômes de l'athlète parce qu'ils ne pensaient pas que c'était possible d'avoir une commotion dans les sports artistiques». 

Olivia, qui pratique la natation artistique, a raconté son expérience avec un médecin: «Le médecin urgentiste était convaincu que ça ne pouvait pas être une commotion. Ce n'était pas possible parce que j'avais reçu un coup de pied dans l'eau et non sur la tête.» 

De même, la gymnaste Chantal a vu ses propos discrédités. «Le médecin ne me croyait pas vraiment. Il m’a d’abord dit: “Vous vous êtes peut-être cognée fort et vous avez un bleu, c'est ce qui cause le mal de tête, ça va passer.” Mais je savais que j'avais une commotion cérébrale. J'avais un très fort mal de tête. Je savais que je ne m'étais pas simplement cogné la tête. J'ai donc dû le convaincre d'approfondir la question», relate-t-elle.  

Bien souvent, la douleur des athlètes n’est pas non plus prise en compte par le personnel d’entraînement. Ainsi, la patineuse Erika rapporte que son entraîneur a été témoin de sa chute et lui a ensuite dit «Tes pupilles ne sont pas dilatées, tu vas bien. Tu peux retourner sur la glace». 

Cette invalidation reflète une hiérarchie sportive genrée qui dévalorise les sports féminins, comme l'a remarqué Natalie, une patineuse artistique: «Je pense aussi que, parce que c’est un sport féminin, qu’on le veuille ou non, la société a tendance à le considérer comme moins important.» 

 

Le cauchemar du retour au sport d'équipe 

L'étude met également en lumière la pression psychologique intense liée à l'effet des blessures sur les coéquipiers dans les sports artistiques de groupe. L'athlète se sent contrainte de se remettre rapidement en selle, comme l'a exprimé Evelyn, une nageuse artistique: «Il y avait aussi ce sentiment de “Je dois y retourner, je ne veux pas que toute l'équipe doive s’arrêter”.» 

La structure des sports artistiques, qui reposent sur une chorégraphie et une synchronisation spécifique, rend le remplacement presque impossible. Gabrielle Cadotte observe: «Ce ne sont pas toutes les membres de l’équipe qui sont capables d’occuper chaque position dans le groupe.» Sydney, athlète de cheerleading, a illustré cette difficulté: «Tout le monde ne peut pas faire un salto arrière. La back [l’athlète qui assure la stabilité du porté] ne peut pas monter dans les airs, ça ne fonctionne pas. Ce n'est pas n'importe qui qui peut remplacer l'athlète commotionnée.» 

De plus, l'absence d'entraînement a des conséquences sur l'image corporelle, un facteur particulièrement important dans ces sports axés sur l'esthétique. Chloe, une patineuse artistique, craignait de ne plus correspondre aux standards de minceur: «J'étais en partie impatiente de recommencer à bouger pour ne pas prendre trop de poids parce que je n'étais pas active, je ne faisais rien», a-t-elle confié. Cette pression est parfois exacerbée par l'encadrement, comme l'a rappelé la patineuse Erika qui, a 15 ans, a subi des pesées surprises: «Quelqu'un m'a dit un jour: “Si tu continues comme ça, tu vas devoir vendre tes vêtements Lululemon.”» 

Et face à ces nombreuses pressions, les entraîneurs et les organisations sportives découragent activement les athlètes de consulter un médecin pour éviter un diagnostic objectif. 

 

Adapter les protocoles pour la sécurité future 

Les protocoles de retour au sport, souvent calqués sur ceux établis pour les sports de contact, sont jugés inapplicables par Gabrielle Cadotte. Et contrairement aux sports de contact, les athlètes des sports artistiques manquent aussi d'équipement de protection adéquat. La chercheuse note que de petits casques en mousse peuvent parfois être utilisés en cheerleading à l’entraînement, mais leur efficacité n'est pas prouvée et ils peuvent avoir un «effet placébo» en donnant l’impression que l’athlète est entièrement protégée.  

Elle préconise une meilleure reconnaissance des risques et insiste sur l'importance de continuer à inclure ces athlètes dans les travaux de recherche, citant le cheerleading: «Si l’on compare le taux de commotions cérébrales en cheerleading, il est plus élevé que certains taux rapportés dans la littérature relatifs au soccer. Alors pourquoi est-ce que ces athlètes-là sont mises de côté?» Elle poursuit donc ses recherches pour voir comment adapter les ressources existantes aux sports artistiques ou en concevoir d’autres afin que les athlètes féminines puissent retourner à leur sport de manière plus sécuritaire après une commotion, sans avoir à sacrifier leur santé pour le masque de la grâce. 

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