«On parle énormément de la déforestation en Amazonie et des pertes de la biodiversité là-bas, mais on parle bien moins de la forêt tropicale sèche, même ici, en Colombie, dit la chercheuse colombienne Maria Isabel Arce Plata. Pourtant, c’est également un écosystème extrêmement riche et gravement menacé.» Adapté à des variations saisonnières marquées, dénué de ses feuilles durant plusieurs mois de sécheresse, ce type de forêt abrite une biodiversité exceptionnelle, souvent endémique, façonnée par des conditions climatiques extrêmes.
C’est à cet écosystème que Maria Isabel Arce Plata, étudiante de doctorat en biologie à l’Université de Montréal sous la codirection de Timothée Poisot, professeur au Département de sciences biologiques de l’UdeM, et Natalia Norden, coordonnatrice de recherche à l’Institut Humboldt en Colombie, s’est intéressée. En analysant les changements des habitats de plus de 700 espèces d’oiseaux, de mammifères et de plantes entre 2000 et 2020, elle a mis en lumière une dégradation profonde de la biodiversité, mais également des leviers d’action encore possibles.
Plus de 10 millions d’hectares de forêt tropicale détruits
La forêt tropicale sèche colombienne a été décimée. Sur une surface potentielle estimée à plus de 11 millions d’hectares, il ne restait en 2020 qu’environ de 650 000 à 730 000 hectares de forêt. «La perte de forêt résulte d'une grande variété de transitions d'occupation des sols, mais la conversion en pâturages est le changement d'occupation des sols le plus important. En effet, environ la moitié des 11 millions d'hectares initialement couverts par la forêt tropicale sèche ont été convertis en pâturages, suivis par les terres arables et les plantations», peut-on lire dans l’étude. Ainsi, selon ces sources, l'étendue originale de cet écosystème a été réduite de plus de 92 % et seuls subsistent de 7 à 8 % de sa surface initiale.
Aujourd'hui, environ 5,5 millions d'hectares de l'aire potentielle de la forêt tropicale sèche sont occupés par des pâturages. Par rapport à un état d’origine hypothétique, les espèces vivant dans cette forêt ont perdu de 80 à 90 % de leurs habitats et de leur capacité de se déplacer entre ces habitats.
Les données récentes sont tout aussi alarmantes. En 1990, il restait environ 1 037 435 hectares de forêt tropicale sèche. En 2020, ce chiffre n'était plus que de 652 869 hectares, soit une perte de près d'un tiers de la couverture forestière restante en seulement 30 ans.
Le paysage est devenu extrêmement fragmenté, composé seulement de petites parcelles forestières isolées, souvent dégradées. «Les plus grandes extensions de forêt restantes se trouvent dans le nord du pays et dans la région de l’Orénoquie, indique Maria Isabel Arce Plata. Et ce sont précisément ces zones qui continuent de rétrécir et de perdre des habitats fauniques.»
L’apport des indicateurs de biodiversité pour mesurer les transformations de l'écosystème
Pour mesurer les répercussions de ces transformations de l’écosystème, Maria Isabel Arce Plata a choisi de ne pas simplement utiliser les indicateurs classiques fondés uniquement sur la surface forestière. Elle s’est appuyée sur l’Indice d’habitat des espèces, employé par les pays pour remplir leurs obligations de conservation de la biodiversité, notamment celles du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming à Montréal. «On utilise souvent l’étendue des forêts comme indicateur de conservation, explique-t-elle. Mais ce n’est pas parce qu’il y a de la forêt quelque part que toutes les espèces peuvent y vivre. Cet indice permet de prendre en compte la qualité des habitats et leur interconnexion.»
Concrètement, cet indicateur compare l’état des habitats avec celui d’une année de référence et évalue comment leur étendue, leur qualité et leur capacité de former un réseau fonctionnel ont évolué dans le temps. Pour y parvenir, la chercheuse a modélisé la distribution et la dispersion de chacune des espèces étudiées, soit une liste de 237 oiseaux, 68 mammifères et 450 plantes de la forêt tropicale sèche colombienne.
Les résultats montrent qu’entre 2000 et 2020 environ 20 % des habitats et leur interconnexion ont été perdus pour les 755 espèces analysées. Et lorsque l’on compare la situation actuelle avec l’état potentiel historique de l’écosystème, ce sont de 80 à 90 % des habitats qui ont disparu.
«On pourrait penser que, puisque l’écosystème est déjà très dégradé, la situation ne peut pas vraiment empirer, observe Maria Isabel Arce Plata. Mais nos résultats laissent voir qu’on peut encore perdre beaucoup, surtout en termes de connectivité écologique.»
Les mammifères, le groupe le plus vulnérable
Toutes les espèces ne sont pas affectées de la même manière par cette fragmentation. Les mammifères apparaissent comme le groupe le plus vulnérable, davantage que les oiseaux ou les plantes. «Ce sont eux qui présentent les pertes d’habitat les plus importantes, mentionne la chercheuse. Et ce sont aussi des espèces clés pour le fonctionnement de l'écosystème.»
En tant que disséminateurs de graines, les grands mammifères jouent un rôle central dans la dynamique de la forêt. Leur disparition entraîne des effets en cascade, qui peuvent également toucher les communautés humaines. «Quand les grands mammifères déclinent, on observe davantage de conflits, signale Maria Isabel Arce Plata. On commence à voir davantage d’animaux qui mangent les poules ou les récoltes. Ce sont des effets indirects de leur perte d’habitat.»
Ces dynamiques sont largement liées à la poursuite des changements d’usage des sols. «Il existe encore cette idée que, puisque l’écosystème est déjà mal en point, on peut continuer de l’exploiter sans que cela change grand-chose, note la chercheuse. Mais les données montrent clairement que la conversion de terres en pâturages reste la principale cause de la perte d’habitats.»
Restaurer et rétablir les échanges: des marges de manœuvre encore réelles
Malgré ce tableau sombre, Maria Isabel Arce Plate souligne une lueur d'espoir: la détection de plus de 1 000 000 d'hectares de forêts successionnelles, soit des forêts en cours de régénération issues de pâturages ou de terres agricoles abandonnés. «La surface de ces forêts en rétablissement est même plus grande que celle des forêts restantes, dit Maria Isabel Arce Plata. Cela montre que ces écosystèmes ont une réelle capacité de régénération.»
Dans certaines régions parmi les plus atteintes, une légère augmentation de la couverture forestière laisse entendre que des stratégies récentes (restauration écologique, aménagement de corridors biologiques, gestion intégrée des paysages) commencent à porter leurs fruits, même s’il demeure difficile d’en mesurer pleinement l’incidence à long terme.
Pour Maria Isabel Arce Plata, ces résultats plaident en faveur d’une approche plus inclusive de la conservation. «Les forêts sont aujourd’hui entourées de paysages productifs, rappelle-t-elle. Travailler avec les communautés locales est essentiel. Les activités humaines pourraient aussi contribuer à la connectivité écologique si elles sont pensées autrement.»